[Note 64: ][ (retour) ] Mémoires de Mme de Rémusat, III, 342.

Dans toutes ses conversations avec ce ministre, Napoléon resta fidèle au plan de séduction qu'il s'était fait vis-à-vis de lui; il ne l'accueillait qu'avec d'aimables paroles. Toutefois, sous les prévenances qui lui étaient personnelles, Roumiantsof découvrit vite un sentiment d'aigreur et d'amertume contre la cour alliée; il comprit que Napoléon rendait la Russie, elle aussi, responsable en partie de ses déboires. Que ne l'avait-on, disait l'Empereur, compris et suivi à Erfurt! Alors, tout eût pu être réparé ou prévenu: en parlant haut, en menaçant, la Russie eût aisément arrêté l'Autriche sur la pente où elle se laissait glisser. Alexandre n'avait pas su apprécier la situation, et son tort, à lui Napoléon, avait été de ne pas insister davantage pour que l'on adoptât ses vues. «Il se reprochait vivement et à Votre Majesté, écrivait Roumiantsof à Alexandre, de ce qu'à Erfurt on n'avait pas pris le parti d'exiger que l'Autriche désarmât [65].» Il dit un jour au comte: «Notre alliance finira par être honteuse, vous ne voulez rien et vous vous méfiez de moi [66]

[Note 65: ][ (retour) ] Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 12-24 janvier 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.

[Note 66: ][ (retour) ] Id., 30 janvier-11 février 1809.

Dans la campagne imminente, il paraissait désirer plutôt qu'espérer la coopération de la Russie. Au reste, si ses alliés le laissaient sans secours, il se suffirait à lui-même et de son épée trancherait la querelle. Les soldats improvisés de l'Autriche, mal équipés, à peine habillés, ces «soldats tout nus», ces masses armées que l'on jetait sur son chemin, ne lui faisaient pas peur; d'un revers de main, il abattrait l'Autriche et la jetterait à ses pieds: «Elle veut un soufflet, je m'en vais le lui donner sur les deux joues, et vous allez la voir m'en remercier et me demander des ordres sur ce qu'elle a à faire [67].» Mais il ne pardonnerait plus et serait impitoyable; il parlait de mettre l'Autriche en pièces, conviant la Russie au partage des dépouilles. À ces violences, Roumiantsof répondait avec assez d'à-propos; il faisait ses réserves, risquait des objections sous une forme enveloppée, et aux métaphores de son fougueux interlocuteur en opposait d'autres: «Je donnerai des coups de bâton à l'Autriche, disait Napoléon.--Sire, ne les lui donnez pas trop fort, sans quoi nous nous verrions obligés de compter les bleus [68]

[Note 67: ][ (retour) ] Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 30 janvier-11 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.

[Note 68: ][ (retour) ] Id.

Au bout de quelques jours, l'Empereur sembla se radoucir: son langage était moins brutal et plus posé: l'écrasement et la dissolution de l'Autriche n'étaient plus les seules perspectives qu'il envisageât. Heureux de ce changement, Roumiantsof s'en donnait le mérite; la besogne avait été rude, mais les résultats commençaient à se montrer. «J'ose le dire, écrivait le ministre russe, j'ai usé sa colère [69]

[Note 69: ][ (retour) ] Id.

C'était attribuer trop d'efficacité à quelques propos émollients, et la véritable cause de l'accalmie était que la guerre apparaissait à Napoléon un peu moins certaine. D'abord, il s'était repris, durant quelques jours, au fugitif espoir d'atteindre à la source même de toutes les complications, de nouer avec Londres une négociation sérieuse; il «avait cru entrevoir la possibilité, écrivait Champagny à Caulaincourt, de faire une nouvelle démarche pour la paix auprès de l'Angleterre [70]». Très rapidement, ce fil lui avait échappé, mais de nouveaux avis de Vienne avaient rectifié les précédents, cause d'une alerte prématurée. Aujourd'hui, Andréossy reconnaissait s'être trop hâté de donner l'éveil: dans ce qui se passait sous ses yeux, il ne voyait plus que la continuation des préparatifs entamés depuis dix mois et qui se poursuivaient sans s'accélérer [71].