[Note 60: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 266.

Le prince Alexandre Borissovitch Kourakine, après avoir traversé pompeusement d'éminentes fonctions et représenté en dernier lieu la Russie à Vienne, était venu achever en France une trop longue carrière. En le choisissant pour son ambassadeur, Alexandre Ier n'avait pas eu la main beaucoup plus heureuse qu'à l'époque où il avait appelé le comte Pierre Tolstoï au poste de Paris. Tolstoï s'était armé contre nous de haines persistantes; c'était un ennemi, malencontreusement chargé de cimenter l'accord. Kourakine péchait par défaut d'intelligence plutôt que de bonne volonté, et le général Andréossy, qui l'avait eu pour collègue en Autriche et l'y avait beaucoup pratiqué, l'avait fait précéder en France de ce portrait: «M. le prince Kourakine n'a qu'un principe, qui est celui de l'alliance, dont il n'est pas entièrement revenu, mais sur lequel il me paraît un peu refroidi. Il n'a qu'une idée, qui est celle de la paix; ses vues ne s'étendent pas plus loin. Crédule à l'excès, parce qu'il ne se donne pas la peine de réfléchir, et livré à l'insinuation de ses sous-ordres, il a été ici..... dans une mystification continuelle. Doué d'une vanité extrême, le faubourg Saint-Germain s'emparera facilement de lui. Du reste, je me plais à rendre hommage à ses qualités personnelles; toutes sont excellentes; mais je ne le considère que comme homme public, et c'est sous ce dernier rapport qu'il doit fixer l'attention de mon gouvernement [61]

[Note 61: ][ (retour) ] Andréossy à Champagny, 14 novembre 1808.

À Paris, Kourakine avait été envoyé pour représenter plutôt que pour traiter: il avait été choisi à raison de son immense fortune, qui lui permettrait de tenir fastueusement son rang, à raison aussi de sa docilité inerte. Malgré ses préventions renaissantes, il ferait de son mieux pour répondre à la pensée de Tilsit, pour plaire à Napoléon. Malheureusement, sa lenteur d'esprit et de corps, son défaut absolu d'initiative, sa bonhomie somnolente, le rendaient totalement impropre à comprendre un souverain qui était l'activité, le mouvement même, à suivre et à servir une volonté de feu.

Avec cela, les étrangetés de sa personne, qui lui avaient valu une célébrité européenne, ne lui permettaient guère de prendre à la cour et dans le monde une place conforme à son titre. Dès son arrivée à Paris, où il avait amené un personnel démesurément nombreux, où il aimait à s'entourer d'un luxe quasi asiatique de suivants et de domestiques, il était devenu un objet de curiosité. Chez lui, une laideur caractérisée, un embonpoint énorme, s'accentuaient davantage par un costume d'une magnificence outrée: Alexandre Borissovitch était convaincu qu'un ambassadeur se juge à l'habit, au faste qu'il déploie dans sa mise et dont il est lui-même le vivant étalage; c'est ainsi qu'il restait fidèle, au milieu d'une société renouvelée, aux modes somptueuses et surannées de l'autre siècle, aux lourds habits de brocart; il les agrémentait de dentelles, en exagérait la richesse par une profusion de diamants et de pierres précieuses; il les constellait de plaques en brillants, de tous les ordres qu'il avait collectionnés dans les différentes capitales et dont il ne se séparait à aucun moment de la journée [62]; dans cet appareil, il se croyait fascinant et n'était que ridicule. Son langage compassé, sa religion de l'étiquette, sa manie de mettre le cérémonial partout, même dans les actes les plus simples de la vie, complétaient un type plus propre à réussir au théâtre qu'à figurer avec autorité sur la scène politique. Paris s'amuserait longtemps de son physique et de ses manières, tout en se pressant à ses superbes réceptions.

[Note 62: ][ (retour) ] «Suivant la chronique intime du temps, ces décorations étaient devenues l'une des nécessités de l'existence du prince, à tel point qu'il en portait dès le matin un exemplaire complet, cousu à sa robe de chambre.» Baron Ernouf, Maret, duc de Bassano, p. 305.

Déjà la malignité publique s'exerçait à ses dépens; elle relevait en lui, en même temps qu'une susceptibilité formaliste, certain despotisme fantasque qui sentait par trop l'ancien seigneur moscovite, roi sur ses terres, des caprices de vieil enfant gâté, dont les jeunes gens de son ambassade étaient les premiers à souffrir, mais n'étaient pas les derniers à plaisanter. Jusqu'à ses infirmités lui étaient un obstacle à l'accomplissement suivi et régulier de ses fonctions. Tourmenté par la goutte, souffrant périodiquement de ce mal aristocratique, s'occupant et parlant beaucoup de sa santé, Kourakine n'avait apporté parmi nous qu'un reste de forces, destiné à sombrer définitivement dans les plaisirs de Paris. Affichant à tout propos l'orgueil de son rang, il savait mal en garder la dignité. On le voyait avec surprise, dans ses missions, se faire suivre par quatre de ses enfants naturels, transformés plus ou moins en secrétaires; à Paris, son empressement à organiser des réunions extramondaines avant même d'ouvrir ses salons à la bonne compagnie, ses assiduités à l'Opéra, près du personnel de la danse, la gravité comique avec laquelle il faisait dans ce milieu office de médiateur et s'efforçait paternellement d'apaiser les querelles, fournirent bientôt aux observateurs que la police impériale entretenait auprès de lui le sujet de leurs plus piquants tableaux. On juge de l'opinion que dut se faire l'Empereur d'un homme appelé à traiter des plus hauts intérêts et que les rapports de police lui présentaient comme le héros d'aventures scabreuses ou burlesques. Très vite, il apprécia Kourakine à sa juste valeur, et, devant cette insignifiance solennelle, il renonça à compter avec une apparence d'ambassadeur [63].

[Note 63: ][ (retour) ] Archives nationales, Esprit public, F 7, 3719 et 3720. Vassiltchikof, les Razoumovski, IV, 384-424.

Le comte Roumiantsof lui offrirait-il de plus sérieuses ressources? Cet homme d'État, par sa longue expérience des affaires, par sa finesse d'esprit et sa largeur de vues, justifiait en bien des points la confiance que lui témoignait son maître. En politique, ses préférences étaient connues. De tout temps, il avait cru que la Russie et la France, par leur position topographique, par le parallélisme de leurs intérêts, étaient faites pour s'entendre et s'unir; dans le système de Tilsit, il ne voyait que la mise en application d'un principe général; c'était le théoricien de l'alliance. Il la chérissait d'ailleurs comme son œuvre, et lorsqu'il lui voyait produire des résultats tels que la réunion des Principautés, il s'applaudissait de cet état florissant avec un orgueil de père. En Napoléon, il reconnaissait un des plus extraordinaires phénomènes qui eussent traversé le cours des siècles. Son vœu le plus cher eût été de capter et d'apprivoiser cette force, pour la faire servir à l'intérêt russe; mais il n'approchait d'elle qu'avec précaution, avec une sorte de terreur, craignant ses emportements et ses fougues. Les allures de la politique impériale le déconcertaient, habitué qu'il était à la marche plus lente, aux procédés plus délicats de l'ancienne diplomatie, et lui aussi, sans se séparer de Napoléon, ne le suivait plus que d'un pas traînant et parfois tremblant.

Son séjour à Paris lui avait inspiré plus d'admiration que de confiance; ayant tout examiné avec une curiosité attentive, ayant fréquenté le monde et les salons, où il avait fait goûter son esprit aimable et légèrement précieux, il avait démêlé le fort et le faible de l'établissement impérial. Très frappé des côtés de grandeur, de noblesse, d'utilité pratique que présentait le régime, il en avait trouvé tous les ressorts tendus à se rompre et avait compris que la France elle-même, sous cet appareil magnifique et rigide, commençait d'éprouver une sensation de gêne et d'étouffement. L'Empereur lui demandant un jour: «Comment trouvez-vous que je gouverne les Français?--Un peu trop sérieusement, Sire», avait-il répondu [64]. Alarmé d'un despotisme qui pesait de plus en plus à tout le monde, redoutant chez Napoléon l'universel dominateur, il jugeait utile de le modérer, de le contenir, de lui tenir tête au besoin, mais sentait néanmoins la nécessité, pour conserver ses bonnes grâces, de le ménager extrêmement et de lui passer beaucoup. Au reste, le traitement qu'il recevait à Paris, les distinctions, les faveurs, les cadeaux dont il était comblé ne le trouvaient nullement insensible; son amour-propre flatté, sa vanité satisfaite, combattaient en lui, sans l'exclure, un parti pris de circonspection et de méfiance.