Le 23 janvier, Paris apprit brusquement, par le canon des Invalides, que l'Empereur était aux Tuileries: il était arrivé à huit heures du matin, plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, surprenant sa cour et sa capitale; il avait couru à franc étrier de Valladolid à Burgos et mis six jours à faire en poste le trajet de Valladolid à Paris. Cette fois encore il revenait vainqueur, ayant vu fuir les ennemis et récolté des trophées; quatre-vingts drapeaux prisonniers, conquis sur l'Espagnol, l'avaient précédé dans Paris. Cependant, la joie du triomphe ne s'épanouissait pas sur son visage; il reparaissait sombre, préoccupé, irritable; sa colère s'éveillait facilement; «il est aisé de déplaire [55]», remarquait Roumiantsof, qui assistait à ce retour. C'est qu'à tous les sujets de déplaisir fournis à l'Empereur pendant la fin de son séjour en Espagne s'ajoutaient maintenant de plus mauvaises nouvelles de Vienne. Il les avait trouvées presque en arrivant: une lettre d'Andréossy, en date du 15 janvier, contenait ce post-scriptum: «Au moment où je terminais ma dépêche, il m'est revenu que le cri de guerre s'est fait entendre; l'attaque serait au commencement de mars.» À en croire cet avis, appuyé d'autres informations, il semble bien que l'Autriche, par son ardeur à se précipiter au combat, va prévenir l'emploi des moyens imaginés pour la retenir.
[Note 55: ][ (retour) ] Lettre à l'empereur Alexandre, 26 janvier--7 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.
La guerre qui s'annonce à brève échéance, Napoléon l'accepte désormais; il la poussera à fond, avec rage, mais il la déteste toujours, car elle le détourne de l'Angleterre, et la sincérité des efforts auxquels il s'est livré pour l'empêcher se mesure à son courroux contre la puissance qui l'oblige à la faire. L'Autriche devient à ce moment l'objet principal de sa haine: «elle le mine [56]», écrit Roumiantsof. C'est elle l'irréconciliable ennemie, celle qu'il trouve toujours en travers de sa route, s'interposant entre lui et l'Angleterre, celle qu'il lui faut briser et anéantir. Cependant, l'ennemi du dehors n'attire pas seul sa colère. Autour de lui, il sent, il cherche instinctivement des coupables. Assurément, en présence des difficultés qui venaient l'assaillir, il eût dû d'abord s'incriminer lui-même, se rappeler qu'il avait provoqué toutes les dynasties en s'attaquant à la plus indigne, mais à la plus soumise et la plus inoffensive d'entre elles. Toutefois, s'il avait le devoir d'être mécontent de lui-même, il avait aussi le droit d'être mécontent des autres. Profitant de ses fautes et de la lassitude générale, une opposition s'était formée contre lui à sa cour même, dans ses conseils; là, l'esprit de critique et de censure était encouragé par des hommes qui lui devaient tout et dont il avait fait la grandeur. Il n'ignorait pas que ces personnages, durant son absence, avaient oublié leurs rivalités pour s'unir dans l'intrigue, qu'ils avaient escompté sa disparition, cherché les éléments d'un autre gouvernement, songé à se préparer en dehors de lui une fortune et un avenir; qu'enfin cette sourde agitation, connue en Europe, encourageait la cour de Vienne à brusquer ses entreprises. Sans savoir qu'un dignitaire français poussait la félonie jusqu'à recommander aux Autrichiens «de ne point se laisser prévenir [57]», Napoléon jugeait qu'une connivence existait de fait entre les factieux de l'intérieur et l'étranger en armes. En particulier, dans ce qui se passait depuis six mois, il apercevait vaguement une main habituée à manier l'intrigue, à en tisser les fils avec un art insidieux, et sa colère, devinant juste, tomba sur Talleyrand.
[Note 56: ][ (retour) ] Id., 12-24 janvier 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.
[Note 57: ][ (retour) ] Paroles de Talleyrand à Metternich, Beer, Zehn Jahre œsterreichischer Politik, p. 365.
On sait la scène qu'il fit au prince de Bénévent le 28 janvier aux Tuileries, en présence de MM. Cambacérès et Decrès. Pendant de longues heures, sans discontinuer, il accabla Talleyrand de reproches et d'outrages; puis, après l'avoir traité et stigmatisé comme criminel d'État, il se borna à lui retirer la clef de grand chambellan; il avait furieusement grondé pour sévir à peine, car c'était chez lui un principe que de ne jamais briser tout à fait les hommes qui l'avaient utilement servi au début de sa carrière. On sait aussi que Talleyrand soutint l'orage avec un flegme imperturbable, avec une impassibilité déférente, s'inclinant, sans se prosterner, sous la main qui le frappait. Cette attitude trouva à la cour beaucoup d'admirateurs, mais nul n'en fut plus émerveillé que le vieux Roumiantsof; il avait assisté en Russie à trois changements de règne, à la naissance et au déclin de fortunes brillantes, à de mémorables chutes, et n'avait jamais vu porter la disgrâce avec une si hautaine désinvolture [58].
[Note 58: ][ (retour) ] Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 28 janvier-9 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.
Le renvoi de Talleyrand, si justifié qu'il fût, devait faire tort à Napoléon en Russie; il y serait envisagé comme un divorce plus complet de sa part avec les idées de modération et de prudence. L'empereur Alexandre aura un regret pour son conseiller d'Erfurt. Bientôt, de flatteuses et délicates paroles, tombées de haut, transmises par un membre de l'ambassade russe, viendront chercher et consoler le prince dans sa disgrâce, le provoquer à une mystérieuse correspondance qui en fera de plus en plus un agent d'information et d'observation pour le compte de l'étranger [59]. Talleyrand se servira de ce moyen pour augmenter les défiances d'Alexandre, hâter son détachement, nuire à Napoléon et conspirer sans relâche, jusqu'au jour où les désastres de la France le replaceront au premier rang et où de grands services, rendus par lui au pays, viendront le réhabiliter sans le disculper.
[Note 59: ][ (retour) ] Talleyrand communiqua par la suite avec l'empereur Alexandre, soit directement, soit par l'intermédiaire de Nesselrode et de Spéranski. Archives de Saint-Pétersbourg et Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, t. XXI.
Le lendemain de la scène des Tuileries, il y avait bal chez la reine de Hollande. Le comte Roumiantsof et le nouvel ambassadeur du Tsar, le vieux prince Kourakine, avec un ménage russe en résidence à Paris, le prince et la princesse Wolkonski, étaient les seuls étrangers dont l'Empereur eût permis l'invitation. Pendant la soirée, il prit à part les deux premiers, les emmena dans une salle attenante à celles où l'on dansait, et là leur parla de la situation pendant trois heures, avec véhémence [60]. Les jours suivants, il fit appeler plusieurs fois Roumiantsof et prit l'habitude de causer avec lui tous les matins. Depuis son retour, il ne perdait aucune occasion d'attirer à lui ce ministre, de distinguer aussi Kourakine, dont il avait reçu avec apparat les lettres de créance, de les entretenir, voulant à la fois leur faire honneur et scruter leurs dispositions. Plus que jamais la Russie le préoccupait, et son premier désir était de savoir jusqu'à quel point il pouvait compter sur elle. Aujourd'hui, l'assistance toute morale qu'il avait réclamée jusqu'à présent ne lui suffisait plus: avant même d'avoir reçu le projet de note identique, il jugeait que cette mesure se produirait trop tard pour porter, et la question qu'il se posait était celle-ci: La Russie, n'ayant pas su empêcher la guerre, allait-elle y participer, tenir ses engagements et marcher avec nous? Pour l'entraîner, Napoléon se cherchait un intermédiaire utile avec le Tsar, un homme capable de s'élever à la hauteur des nécessités présentes, de s'en bien pénétrer, d'exercer à Pétersbourg une influence déterminante, de mettre l'alliance sur pied et en mouvement: trouverait-il cet homme dans l'un ou l'autre des deux vieillards que la Russie lui avait envoyés, l'ambassadeur en titre et le ministre de passage?