Alexandre fait ensuite à Roumiantsof le récit de ses premières conversations avec le prince de Schwartzenberg, arrivé récemment à Pétersbourg. L'entrée en matière de cet envoyé n'a pas laissé que d'être inquiétante: levant en partie le voile sur les projets de sa cour, il a fait entendre «que l'Autriche ne pouvait rester sur le pied où elle était, et qu'on pouvait mettre en question s'il ne valait pas mieux courir les chances d'une nouvelle guerre que de rester dans cet état de crise et d'anxiété». À cet aveu, le Tsar a répondu que l'Autriche devait «choisir entre des revers inévitables et des dangers peut-être imaginaires». Napoléon est invincible; se heurter volontairement à lui, c'est courir à la ruine. D'autre part, Napoléon ne veut pas la guerre; on le sait à Pétersbourg, et Alexandre s'est porté fort de cette intention pacifique, sans y croire absolument. Il a promis d'aller au secours de l'Autriche, si celle-ci était attaquée, mais n'a point caché ses engagements défensifs avec la France et s'est déclaré résolu à les tenir.
Par malheur, ce qu'il ne confiait point à Roumiantsof, ce qui nous est révélé par les dépêches de Schwartzenberg, c'est qu'il avait laissé apercevoir, au travers même de ses admonestations, un fond d'intérêt, de tendresse pour la cause autrichienne, en même temps qu'une hostilité sourde contre Napoléon. À l'entendre, son but n'était point d'imposer à nos ennemis une éternelle résignation; il leur demandait seulement d'attendre, de temporiser; il fallait se réserver pour l'avenir, se garder intact pour de meilleures occasions: «l'heure de la vengeance sonnerait un jour [52].» En laissant tomber de ses lèvres ces graves et funestes paroles, Alexandre exprimait-il réellement sa pensée? Voulait-il simplement, suivant un procédé qui lui était habituel, accommoder son langage au goût de son interlocuteur [53]? Était-ce pour se mieux faire écouter de l'Autriche qu'il excusait dans une certaine mesure et flattait ses passions? Ce qui est certain, c'est que Schwartzenberg puisa dans ses entretiens avec le Tsar l'opinion que ce prince ne prêterait aux Français, dans la lutte décidée à Vienne, qu'un concours insignifiant et de nulle valeur. Il fit part à son gouvernement de cette conviction réconfortante; même, d'après lui, ne fallait-il point désespérer, si la fortune souriait tout d'abord aux armes de l'Autriche, de voir la Russie se rapprocher de cette puissance et changer de camp? Alexandre, il est vrai, ne se doutait point de l'interprétation donnée à ses paroles: au contraire croyait-il avoir produit sur Schwartzenberg l'impression la plus décourageante et se flattait-il par là de ramener l'Autriche à des idées de paix. «Il a expédié son courrier, écrivait-il à Roumiantsof, et, sans en avoir la certitude mathématique, je nourris l'espoir de prévenir de la part de l'Autriche la rupture avec la France. Reste maintenant à obtenir le même but de la part de la France; c'est à quoi je me flatte que vos efforts auront réussi [54].» Ainsi revenait en lui cette pensée, autorisée par l'exemple du passé, fausse dans la circonstance, que Napoléon, au moins autant que l'Autriche, avait besoin d'être détourné de la guerre; il laissait à Roumiantsof, qui allait se retrouver en contact à Paris avec le redoutable empereur, le soin d'accomplir cette tâche délicate et de recommander aux Tuileries la paix qu'il eût fallu imposer à Vienne.
[Note 52: ][ (retour) ] Rapport de Schwartzenberg du 15 février 1809, cité par Beer, op. cit., page 349.
[Note 53: ][ (retour) ] «Il arrive souvent à l'Empereur de n'avoir point d'autre vue dans ses conversations, et de traiter, pour ainsi dire, chacun avec les mets qu'il suppose lui plaire.» Mémoires du prince Adam Czartoryski, t. II, 218-219.
[Note 54: ][ (retour) ] Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.
CHAPITRE II
RUPTURE AVEC L'AUTRICHE
Retour de Napoléon à Paris.--Son humeur.--Disgrâce de Talleyrand; effet produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napoléon juge que la guerre avec l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Représentants de cette puissance à Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyauté, son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas Roumiantsof.--Conversations véhémentes de l'Empereur avec ce ministre.--Légère détente.--Napoléon se reprend à l'espoir d'immobiliser l'Autriche et requiert à nouveau le concours diplomatique de la Russie.--La grande démarche.--Conséquences irréparables de la guerre d'Espagne.--Rôle de Metternich.--Roumiantsof se dérobe et quitte la place.--L'Autriche dévoile bruyamment ses dispositions offensives.--Caractère national de la guerre.--Pressants appels de Napoléon à la Russie.--Perplexités d'Alexandre.--Procédés évasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--Événements de Turquie et de Suède.--Irruption des Autrichiens en Bavière.--Duplicité d'Alexandre; ses déclarations en sens contraire à Caulaincourt et à Schwartzenberg.--Il s'arrête au parti de ne faire à l'Autriche qu'une guerre illusoire et fictive.