[Note 47: ][ (retour) ] Cf. Beer, Zehn Jahre œsterreichischer Politik, 350.

Le message de Valladolid, faisant appel à son concours diplomatique contre l'Autriche, réclamant une note comminatoire, tomba à Pétersbourg peu de jours après le départ des souverains prussiens: c'était un coup de tonnerre dans un ciel où le Tsar s'obstinait à n'apercevoir aucun nuage. Il fut ému et troublé de cette réquisition, de cet effort pour rendre l'alliance active et militante. Il n'accepta d'en causer avec Caulaincourt qu'après s'être préparé à la discussion et avoir mûrement assis ses idées; il eut alors avec l'ambassadeur une explication très amicale, mais vive et serrée: «Depuis que j'ai l'honneur de traiter des affaires avec l'empereur Alexandre, écrivait Caulaincourt, jamais il n'a parlé avec autant de chaleur [48]

[Note 48: ][ (retour) ] Rapport du 22 février 1809.

En présence des faits qu'on lui dénonçait, Alexandre reconnaissait l'utilité d'un avertissement à l'Autriche, admettait le principe d'une note identique. Seulement, il n'entendait pas donner à cette démarche la sanction que Napoléon jugeait indispensable, c'est-à-dire autoriser le retrait éventuel des missions. Cette mesure, prélude ordinaire des hostilités, lui paraissait de nature à froisser, à exaspérer une cour qui lui semblait plus maladroite que malintentionnée. Suivant lui, les craintes inspirées à l'Autriche, le peu d'égards témoigné pour elle, l'isolement où elle avait été tenue pendant les conférences d'Erfurt, avaient été les causes premières de ses agitations. Pour apaiser l'humeur aigrie de cette puissance, Alexandre conseillait toujours l'emploi des traitements doux, appliqués d'une main légère; contre le mal qui prenait un caractère aigu, il continuait de croire à la vertu souveraine des calmants [49]. S'il consentait à se servir de l'arme forgée par Napoléon, c'était à la condition de l'émousser et d'en ôter la pointe. De plus, il désirait que la démarche proposée, au lieu d'être exécutée par les représentants des deux cours à Vienne, le fût par des personnages plus qualifiés, d'une expérience et d'un tact reconnus: pourquoi n'en pas charger le comte Roumiantsof, en lui adjoignant, pour parler au nom de la France, M. de Talleyrand, dont la modération inspirait au Tsar toute confiance? Roumiantsof et Talleyrand rempliraient soit à Vienne, soit à Paris, auprès de M. de Metternich, la mission spéciale dont ils seraient investis.

[Note 49: ][ (retour) ] «L'espoir de terminer des différends politiques, écrivait Caulaincourt dans son rapport, comme on apaise une querelle de famille, flatte l'esprit philanthropique de l'Empereur au point qu'aucun raisonnement ne change le fond de son opinion.»

Après avoir posé ce préliminaire, Alexandre fit expédier à Paris un projet de note dont il avait discuté avec Caulaincourt, soigneusement mesuré et mitigé les expressions. Les deux cours y faisaient en termes assez sévères le procès de la conduite tenue par les Autrichiens et leur demandaient de désarmer ou au moins de s'expliquer; elles leur signalaient la responsabilité morale qui résulterait pour eux d'une agression, plutôt qu'elles ne cherchaient à leur en faire craindre les conséquences matérielles. La note sous-entendait les engagements militaires de la Russie avec la France, mais ne les exprimait point; elle ne contenait pas cette menace positive, formelle, qui seule eût pu changer les volontés de l'Autriche et lui interdire la guerre [50].

[Note 50: ][ (retour) ] Le projet de note figure aux Archives nationales, AF, IV, 1698, envoi du 22 février 1809, 2e annexe.

En même temps, Alexandre écrivait à Roumiantsof pour le mettre au fait de ses intentions. Sa lettre était fort longue, «un volume», disait-il; tout entière de sa main, tracée au crayon suivant son habitude, elle découvre le fond même de sa pensée; elle révèle son désir plus vif que jamais d'éviter la guerre, son désaccord avec Napoléon quant aux moyens de la prévenir, sa méprise persistante sur les dispositions réelles de l'Autriche, en un mot sa bonne foi et son erreur.

«L'empereur Napoléon, dit le Tsar, est intéressé à connaître d'une manière positive les intentions de la cour de Vienne. Il veut qu'on obtienne d'elle une réponse catégorique et, au cas qu'elle ne soit pas satisfaisante, que nos missions aient l'ordre de quitter Vienne. Pour moi, je pense qu'il est sans contredit essentiel de connaître les vraies intentions de l'Autriche, mais, puisque le but auquel on veut atteindre est le maintien de la paix, je trouve qu'il est essentiel que la conduite que nous allons tenir réponde à ce but. Une note, la mieux faite, la plus forte en raisonnements, la plus rassurante pour l'Autriche, si elle finissait par une menace de retirer les missions, gâterait par cette finale tout ce qu'on aurait de bon à attendre de l'effet de son contenu. Il est certain qu'un amour-propre blessé entre pour beaucoup dans la conduite que tient l'Autriche. Est-ce en la blessant encore qu'on peut espérer d'empêcher ces gens de faire ce qui nous est essentiel d'éviter?--Mon opinion serait donc que la note fût sage, forte en raisonnements, mais surtout riche en assurances tranquillisantes pour la cour de Vienne... Si elle n'est pas contente, c'est une preuve que, menée par l'Angleterre, elle veut à toute force une rupture. Mais ne laissons pas à un Anstett (c'était le nom du chargé d'affaires de Russie à Vienne) et à un Andréossy à juger de l'effet qu'aura produit sur le cabinet de Vienne le langage que nous allons lui tenir; réservons-nous cela à nous-mêmes ou bien à des hommes qui possèdent, qui justifient toute notre confiance, comme vous et le prince de Bénévent. Il est de tout notre intérêt d'empêcher, du moins d'éloigner autant que possible la rupture entre la France et l'Autriche, car il faut convenir que nous nous trouverons dans une position assez embarrassante. Si l'Autriche attaque, nous sommes tenus par nos engagements à tirer l'épée. Si c'est la France, nos engagements n'ont rien alors d'obligatoire pour nous, mais notre position reste à peu près aussi embarrassante, et l'écroulement de l'Autriche sera un malheur réel dont nous ne pouvons pas ne pas nous ressentir [51]

[Note 51: ][ (retour) ] Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.