Dès qu'il eut la certitude que les troupes des archiducs s'ébranlaient pour passer la frontière, il fit savoir à notre représentant qu'il rompait avec l'agresseur: «Ils payeront cher, disait-il en parlant des Autrichiens, leur folie et leur jactance [93].» Pour donner plus de poids à ces assurances, il les répéta à Caulaincourt devant témoins, en présence du cercle de familiers qu'il réunissait périodiquement à sa table. Avant de rendre publique sa déclaration de guerre, il la fit en petit comité, sous forme d'allusion et d'allégorie. Ce soir-là, il fut plus amical, plus expansif encore que de coutume avec l'ambassadeur. Il était charmé, disait-il, qu'en vue de la belle saison prochaine, M. de Caulaincourt se fût choisi une maison de campagne tout près de la sienne; l'intimité en deviendrait plus étroite et plus facile: «Je veux faire faire, disait-il, un petit télégraphe pour notre correspondance. Nous ne pouvons être plus proches voisins.

[Note 93: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.

L'ambassadeur.--«Je suis absolument sous le canon de Votre Majesté.

L'Empereur.--«Celui-là ne tirera que pour vous.

L'ambassadeur.--«Je n'en ai jamais douté, Sire; mais comme les ambassadeurs aiment les traités, je voulais en proposer un à l'amiral de Votre Majesté. (Un yacht de la marine impériale russe était mouillé sur la Néva en face de la maison qu'occuperait Caulaincourt.)

L'Empereur.--«Je vous offre ma garantie, l'acceptez-vous? Vous ne ferez pas comme les sots qui la refusent et qui s'en mordront les doigts.

«Cela fut dit si haut, ajoute Caulaincourt dans son rapport, et avec une intention si prononcée, que les vingt personnes qui étaient à table, ainsi que l'Impératrice, se regardèrent. L'Empereur continua la conversation avec moi [94]

[Note 94: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.

Six jours plus tard, le passage de l'Inn étant connu, les apparentes résolutions du Tsar se signalèrent au grand jour. Un manifeste de guerre fut lancé contre l'Autriche. Alexandre déclara qu'il congédiait Schwartzenberg, qu'il rappelait sa légation de Vienne, que ses troupes allaient entrer en ligne. Il écrivait à Napoléon: «Votre Majesté peut compter sur moi; mes moyens ne sont pas bien grands, ayant deux guerres déjà sur les bras, mais tout ce qui est possible sera fait. Mes troupes sont concentrées sur la frontière de la Galicie et pourront agir sous peu... Votre Majesté y verra, j'espère, mon désir de remplir simplement mes engagements envers elle... Elle trouvera toujours en moi un allié fidèle [95].» Son langage à Caulaincourt était encore plus positif et formel que ses lettres: «Je ne ferai rien à demi», disait-il, et il ajoutait: «Au reste, je m'en suis expliqué avec les Autrichiens [96]

[Note 95: ][ (retour) ] Lettres publiées par nous dans la Revue de la France moderne, 1er juin 1890.