[Note 96: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 28 avril 1809.
Comment s'était-il expliqué? C'est ce que nous apprend le rapport de ses derniers entretiens avec Schwartzenberg, transmis à Vienne par cet ambassadeur. Le Tsar ne dissimula point le déplaisir que lui causait la conduite de l'Autriche: il constata qu'à elle seule incombait la responsabilité de la rupture, le tort de l'attaque, qu'elle le mettait dans le cas de prendre parti pour la France et de remplir ses engagements. Ces prémisses posées, il en tira une conclusion inattendue: «L'Empereur me dit, écrivait Schwartzenberg après une conversation tenue le 15 avril, qu'il allait me donner une grande preuve de confiance en m'assurant que rien ne serait oublié de ce qui serait humainement possible d'imaginer pour éviter de nous porter des coups. Il ajouta que sa position était si étrange que, quoique nous nous trouvassions sur une ligne opposée, il ne pouvait s'empêcher de faire des vœux pour notre succès [97].» Le 20 avril, Alexandre réitérait ces assurances et même allait plus loin: il affirmait que ses troupes auraient l'ordre d'éviter, autant qu'il dépendrait d'elles, toute collision, tout acte d'hostilité; que d'ailleurs leur entrée en campagne serait soigneusement retardée [98].
[Note 97: ][ (retour) ] Beer, 351.
Ainsi, non content de proposer à l'Autriche un combat fictif, où l'on éviterait mutuellement de s'atteindre et de se blesser, Alexandre promettait de reculer cette démonstration vaine: il ne contrarierait point nos ennemis dans leurs premières opérations et les laisserait profiter de leur avance. Est-ce à dire qu'il n'attendît qu'une victoire de l'archiduc Charles pour prononcer sa défection, se retourner contre l'Empereur et porter le dernier coup au colosse ébranlé? Sa pensée paraît avoir été moins simple, moins perfide, surtout moins arrêtée. Profondément troublé et déconcerté, n'apercevant de toutes parts que difficultés et périls, il arrivait à l'extrême de la duplicité par l'incertitude; désirant que Napoléon fût contenu et refréné, le craignant trop d'autre part pour se détacher ouvertement de lui et braver sa colère, souhaitant des succès aux Autrichiens et n'y croyant pas assez pour se prononcer en leur faveur, reconnaissant malgré tout quelque utilité à l'alliance française, dont il n'avait pas encore recueilli tous les fruits, il demeurait sur place, immobilisé par des tendances contradictoires. Il s'écartait des événements, sans renoncer toutefois à profiter de leurs indications; peut-être se flattait-il, si la lutte se prolongeait avec des alternatives diverses, d'intervenir avec autorité entre des adversaires également épuisés. Il essayait, en un mot, de réserver l'avenir et ne faisait que le compromettre. Aussi bien, en s'enfermant dans une neutralité déguisée, qui n'avait même point le mérite de l'abstention franche et nette, il s'ôtait tout droit à la reconnaissance, à la considération de l'une et l'autre partie: il s'enlevait la faculté de poser des conditions au vainqueur, quel qu'il fût, s'interdisait d'influer sur les résultats de la guerre et se condamnait à les subir: il se mettait à la merci des événements, au lieu de participer à leur direction.
Tout d'abord, par la lenteur et l'hésitation de ses mouvements, il va porter une atteinte irrémédiable à l'alliance sans servir avec efficacité la cause européenne, indigner Napoléon sans sauver l'Autriche, car l'instant n'est pas venu où le conquérant doit rencontrer le terme de ses triomphes, et, pour le mettre en échec, il faudra plus que l'effort isolé d'une puissance. Si l'Autriche est fortement armée, pleine d'ardeur, embrasée de nouvelles et plus généreuses passions; si beaucoup de nos vieux régiments, dispersés en Espagne, nous manquent sur les bords du Danube, la supériorité du commandement supplée à tant de désavantages, et Napoléon, même sans l'armée d'Austerlitz et d'Iéna, va continuer de vaincre. Déjà il est en Allemagne, au milieu de troupes électrisées par sa présence; Davoust, Lannes, Masséna sont auprès de lui, et d'incomparables hauts faits, détournant nos regards d'une politique équivoque, nous ramènent pour un temps en pleine épopée.
CHAPITRE III
LA COOPÉRATION RUSSE
Premiers et foudroyants succès de notre armée d'Allemagne: Napoléon à Vienne.--Immobilité des Russes.--Composition de leur armée; le prince Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilités respectives.--Prétextes allégués.--Instances de Caulaincourt; ses moyens de persuasion; parallèle entre la France conservatrice et l'Autriche révolutionnaire.--L'ordre de marche indéfiniment retardé.--Effets désastreux de cette mesure pour la Russie elle-même et pour l'alliance.--L'archiduc Ferdinand à Varsovie.--Poniatowski se jette en Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces russes limitrophes.--Réveil de la question polonaise.--Émotion à Pétersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Réplique de Caulaincourt.--Scène d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre sur le maréchal Lannes.--Impression produite sur Napoléon par l'inertie des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans une phase nouvelle.--Défaut réciproque de sincérité.--Napoléon réserve le sort de la Galicie.--Il se dispose à une lutte décisive.--Entrée en scène de l'armée russe.--Extrême lenteur de ses mouvements.--Le général Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de Napoléon.--Caractère des opérations russes en Galicie.--Jeu convenu entre les deux quartiers généraux.--Querelles entre Polonais et Russes.--Wagram.--Scènes de Cracovie.--État des esprits à Pétersbourg: exaspération des salons.--Alexandre accentue son langage.--Première note au sujet de la Pologne: la question officiellement posée.--Armistice de Znaym.--Droits acquis par les Polonais et ménagements dus à la Russie.--Problème qui se pose devant Napoléon au lendemain de Wagram.