I

En se jetant sur la Bavière avec toutes ses forces, l'archiduc Charles avait espéré saisir notre armée en flagrant délit de formation et lui infliger un désastre. Conçu avec audace, ce plan fut exécuté avec timidité: la présence seule de l'Empereur, dès qu'elle était connue, déconcertait et paralysait ses adversaires, en leur faisant craindre à tout moment quelque accablante surprise. En face d'envahisseurs qui hésitent et tâtonnent, bien servi lui-même par le sang-froid et l'intelligence de ses lieutenants, Napoléon réussit à opérer sa concentration sous le feu de l'ennemi; ce résultat obtenu, il frappe sur la ligne autrichienne un premier coup, qui la rompt et la brise. Il sépare le centre de la gauche, repousse cette dernière à Abensberg, à Landshut, la rejette sur Augsbourg et l'Inn; se retournant alors contre la masse principale, où se tient l'archiduc Charles, il l'enferme entre Davoust et Lannes, la serre dans cet étau, lui tue ou lui prend vingt mille hommes à Eckmühl, la poursuit dans Ratisbonne et ne lui laisse d'autre refuge que les montagnes de la Bohême. Il s'assure ainsi la rive droite du Danube, enlève aux ennemis leur base d'opérations, les écarte violemment de la route de Vienne, s'y jette à leur place, et cette bataille de cinq jours, commencée pour repousser une attaque, se termine par une foudroyante offensive. Vainement les corps autrichiens s'efforcent-ils, par de longs détours, de se rejoindre et de nous précéder en avant de Vienne, ils sont partout prévenus et interceptés; l'un d'eux arrive à temps pour nous disputer le passage de la Traun, il est à demi détruit dans l'affreux combat d'Ebersberg, et la capitale des Habsbourg, isolée, enveloppée, canonnée, n'a plus qu'à succomber et à recevoir son vainqueur. Sans doute, la querelle n'est pas définitivement tranchée. Sur la rive gauche du Danube, en arrière de Vienne, l'armée du prince Charles se rallie et reprend sa cohésion; en Tyrol, en Italie, en Pologne, sur tous les points où Napoléon ne commande pas en personne, les Autrichiens ont gagné du terrain et remporté des succès; la Prusse s'agite, une partie de ses troupes déserte pour se mettre spontanément en campagne, se former en bandes d'insurgés et commencer la guerre de partisans; un soulèvement général de l'Allemagne reste à craindre. Néanmoins, établi au centre de la monarchie autrichienne, Napoléon presse et étreint son principal adversaire, sans l'avoir mis hors de combat, et contient tous les autres. Le 18 mai, un mois après l'ouverture des hostilités, il couche à Schœnbrunn. À la même date, les Russes n'avaient pas encore dépassé leur frontière.

Dans les jours qui avaient précédé la crise, Alexandre s'était résigné à masser, en face de la Galicie, une armée entière: quatre divisions au complet, plus une réserve d'infanterie et de cavalerie; le tout composait une force d'environ soixante mille hommes, sous le commandement du prince Serge Galitsyne [99]. Caulaincourt avait vivement insisté pour que ce général reçût d'avance l'ordre d'entrer en Galicie dès que les Autrichiens auraient commencé leurs opérations dans le Nord et mis le pied sur le territoire varsovien. En prenant cette précaution, on ne perdrait point de temps, et l'action de nos alliés répondrait coup pour coup à celle de nos adversaires. À plusieurs reprises, Alexandre avait paru promettre vaguement ce qu'on sollicitait de lui. À la fin, pressé plus vivement, il dit à l'ambassadeur: «Le prince n'a pas l'ordre que vous demandez. Nos généraux ne sont pas des hommes auxquels on puisse se fier pour une détermination de cette nature. Ils se serviraient de cette latitude pour faire trop ou peut-être rien du tout. Je serai prévenu de Dresde ou de Berlin, et mon courrier partira immédiatement après que je saurai que les Autrichiens ont passé leur frontière.»--«Puis-je mander à l'Empereur, reprenait Caulaincourt, que l'armée marchera sur Olmütz?»--«Elle marchera dans la direction d'Olmütz [100]», répondait alors le Tsar, usant d'une distinction subtile. Au reste, à l'entendre, cette armée était prête, munie de tous ses moyens, en état d'agir sous vingt-quatre heures.

[Note 99: ][ (retour) ] Dans l'armée russe, la division constituait l'unité stratégique par excellence et comprenait un effectif sensiblement supérieur à celui qui figurait chez nous sous la même dénomination.

[Note 100: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 16 avril 1809.

Lorsqu'il sut enfin que l'archiduc Ferdinand avait envahi le grand-duché avec cinquante mille hommes, son langage changea: il parla de quinze jours pour que la Russie pût entrer en campagne, et bientôt les prétextes d'ajournement de se succéder, variant à l'infini, spécieux ou étranges. C'étaient la saison mauvaise, le dégel tardif, les pluies persistantes qui retenaient les troupes dans leurs camps; le débordement des rivières contrariait leurs premières marches; le prince Galitsyne n'avait pas eu le temps de rejoindre son quartier général; on avait dû lui laisser quelque délai et s'incliner devant un motif respectable: il mariait son fils. Au surplus, ajoutait Alexandre, il fallait compter avec les mœurs, les habitudes du pays; rien ne se fait vite en Russie; tout y est lent, compliqué, pénible; quoi d'étonnant si cette pesante machine éprouve quelque difficulté à se mettre en mouvement, si ses allures incertaines contrastent avec la rapidité foudroyante des opérations qui se mènent en Allemagne?

À défaut de services effectifs, Alexandre nous payait en paroles. Il envoya ses vœux tout d'abord, puis ses félicitations enthousiastes. Au début des hostilités, il avait paru attendre avec une impatience anxieuse les nouvelles du Danube; il lui tardait de savoir l'Empereur sur les lieux, «son génie valant des armées [101]». Après Abensberg et Eckmühl, il éclata en transports d'admiration pour les belles opérations qui avaient valu de tels résultats. Que n'était-il aux côtés de Napoléon, partageant ses dangers et sa gloire! Au moins voulait-il avoir près de l'Empereur en campagne des représentants spéciaux et que l'uniforme russe parût dans l'état-major français, comme le témoignage irrécusable de l'alliance. Il fit partir coup sur coup pour notre quartier général deux de ses aides de camp, les colonels Tchernitchef et Gorgoli, chargés de compliments et de lettres flatteuses.

[Note 101: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 29 avril.

Il prétendait envier à ses propres messagers la faveur qu'il leur accordait, celle de contempler le grand capitaine dans l'activité de son génie guerrier et de s'instruire à son école: «quelle plus belle occasion pour un militaire [102]?» Ayant appris qu'un officier russe en séjour à Paris, invité par Napoléon à suivre la campagne, s'était dérobé à ce périlleux honneur: «Le sang me bouillait en lisant cela, disait-il à Caulaincourt. Il ne faut pas en avoir dans les veines pour s'être conduit ainsi. Il s'en faut de peu de chose que je ne lui interdise de porter l'uniforme. Si je pouvais sans inconvénient quitter Pétersbourg pour deux mois, je serais déjà où il n'a pas voulu aller. Il y a des gens qui ne sentent rien [103].» Toutefois, Caulaincourt ayant hasardé que les armées française et russe étaient destinées à se rapprocher, et qu'à ce moment l'empereur Alexandre pourrait peut-être rejoindre la sienne, cette observation coupa court aux épanchements du monarque: «il sourit comme à une chose qui pouvait être dans sa pensée, mais ne répondit rien de positif [104]

[Note 102: ][ (retour) ] Id., 4 mai.