[Note 103: ][ (retour) ] Rapport n° 33, mai 1809.
[Note 104: ][ (retour) ] Rapport du 4 mai.
Pour le déterminer au moins à agir par ses troupes, notre ambassadeur invoquait toujours les engagements pris, la parole donnée; il montrait l'honneur du Tsar intéressé à ne point laisser Napoléon supporter seul le premier choc des ennemis. Lorsqu'il eut épuisé ses arguments ordinaires, il en trouva d'autres, neufs et inattendus; il présenta sous une forme originale la situation de l'Europe et les devoirs qui en résultaient pour l'autocrate de Russie.
Suivant lui, à y regarder de près, la guerre qui s'engageait n'était que la continuation de la lutte ouverte depuis dix-sept ans entre les principes d'ordre, de conservation sociale, et les passions subversives, avec cette différence que les rôles étaient totalement intervertis et que Napoléon se faisait le défenseur de tous les gouvernements contre l'Autriche passée corps et âme à la révolution. Par haine et par ambition, cette puissance avait repris les errements si fort reprochés à la France en 1792 et versé dans le jacobinisme. En voulait-on la preuve, on n'avait qu'à lire ses manifestes au peuple allemand et aux Tyroliens, ses appels incendiaires, à considérer ses efforts pour s'entourer d'insurrections, pour propager le feu de la révolte. D'ailleurs, ne conspire-t-elle pas de longue date avec les factieux de tous pays, en favorisant dans toutes les cours, à celle de Russie notamment, les menées de l'opposition mondaine? À cette heure, les pires révolutionnaires ne sont plus dans la rue, ils sont dans les salons; ce sont ces esprits chagrins, mécontents, qui lèvent la tête contre l'ordre légalement établi, prétendent ressusciter un passé à jamais aboli et s'obstinent à poursuivre leur chimère au prix des plus violents déchirements. En faisant alliance avec eux, la cour de Vienne sape tous les pouvoirs existants et ne tend à rien moins qu'à une perturbation générale.
«Je fis sentir à Sa Majesté, écrivait Caulaincourt à Napoléon, que l'Autriche s'était servie des mêmes moyens que les gens qui avaient fait la Révolution en France; que si ses projets eussent réussi, non seulement elle n'aurait pu maîtriser les événements après avoir rompu tous les liens qui attachent le peuple au souverain, mais qu'elle en aurait été aussi la victime; que la marche qu'elle avait suivie faisait de cette affaire la querelle de tous les souverains, qui auraient été menacés des mêmes dangers. Je parlai à l'Empereur des salons, des propos, de l'influence qu'ils avaient eue à Vienne, de celle qu'ils pouvaient avoir ailleurs, si ce nouvel exemple de leurs terribles conséquences ne décidait pas à les comprimer. Je dis à Sa Majesté que l'exaspération d'une partie des salons n'était pas dirigée contre la France ou son souverain, mais contre celui qui le premier avait comprimé la licence du siècle, l'effervescence de toutes les têtes, et arrêté le torrent révolutionnaire qui menaçait tous les trônes et l'ordre social, en prenant dans chaque pays les couleurs de l'esprit d'opposition et de censure; qu'il n'y avait plus rien de sacré nulle part depuis que les idées américaines et anglaises avaient tourné toutes les têtes; que tous les petits-maîtres russes, allemands ou français se croyaient le droit de juger les souverains et leur gouvernement comme la Chambre des communes avait jugé le duc d'York et Mlle Clarke [105]; que M. de Stadion attaquant l'autorité souveraine, l'ordre social en Allemagne, et disant à la France que c'était à l'empereur Napoléon seulement que l'empereur François faisait la guerre, me paraissait aussi jacobin que l'avait été Marat; que le moindre des maux qui pût résulter du système mis en avant par l'Autriche, eût été la même anarchie que pendant la guerre de Trente ans, s'il n'en eût résulté le régime révolutionnaire; que ces prétendus gens bien pensants de Pétersbourg, de Paris, comme de Vienne, n'étaient autre chose que des anarchistes comme ceux de 93, qu'il n'y avait de différence que dans le costume; que ceux de 1809, habillés en prétendus royalistes, n'en attaquaient pas moins l'ordre social, les uns en affichant partout en Allemagne les mots d'indépendance et de liberté germaniques, et les autres en blâmant toujours le souverain et frondant toutes les opérations du gouvernement; enfin, que cette secte se prononçait avec plus de violence contre Votre Majesté que contre les autres souverains, parce qu'Elle avait vu la première où tendaient ses efforts et comprimé fortement tous les anarchistes, royalistes ou jacobins; qu'on ne devait pas plus de ménagements au gouvernement qui avait préconisé ce système désorganisateur et révolutionnaire qu'on en avait eu pour les fous qui avaient guillotiné pour établir leur rêve [106].»
[Note 105: ][ (retour) ] Allusion au scandale retentissant qui venait d'éclater à Londres. Le duc d'York, commandant en chef de l'armée anglaise, était accusé d'avoir conféré des grades à la sollicitation de Mme Clarke, avec laquelle il vivait et qui vendait son appui à prix d'argent: la Chambre des communes procédait à une enquête.
[Note 106: ][ (retour) ] Rapport n° 33, mai 1809.
Lorsque Caulaincourt eut amplement développé ces idées, le Tsar prit la parole et abonda dans le même sens. Il convint «que tant de gens n'élevaient la voix contre l'empereur Napoléon que parce qu'il avait comprimé l'anarchie et mis un frein à la licence [107]»; après deux heures de conversation, on se sépara parfaitement d'accord, sans que cette communauté de vues dût avancer d'un instant les premières opérations de l'armée. Alexandre, il est vrai, affectait de se montrer irrité tout le premier de ces retards; il s'emportait contre l'apathie des chefs; mais, ajoutait-il, où était le remède? La Finlande, la Turquie, occupaient tout ce qu'il avait d'officiers actifs et déterminés; pour commander contre l'Autriche, il avait dû recourir à un vieux général, survivant de l'autre siècle, débris des guerres antiques. Le prince Galitsyne faisait campagne à la mode d'autrefois, en prenant son temps, avec une lenteur méthodique, sans se douter que les préceptes et les exemples de Napoléon avaient renouvelé l'art de vaincre, et Alexandre répétait d'un ton désolé, mais avec une apparence de sincérité parfaite: «C'est cette vieille routine de la guerre de Sept ans... Ne le pressons pas, ajoutait-il en parlant de Galitsyne, nous lui ferions faire des sottises [108].» Au reste, il n'admettait pas que la droiture de ses généraux, non plus que la sienne, pût être mise en doute: «C'est apathie et point mauvaise volonté [109].» Et Roumiantsof venait dire à Caulaincourt, d'un air entendu: «Nous sommes lents, mais nous marchons droit [110].» En fait, on ne marchait point du tout, et pour cause; l'ordre d'entrer en Galicie, promis le 27 avril «pour le soir même [111]», n'était pas encore parti de Pétersbourg le 15 mai [112]; c'était plus qu'un manque trop réel d'entrain parmi les généraux et les officiers, c'était un défaut d'intention chez le souverain qui tenait l'armée immobile et paralysée.
[Note 108: ][ (retour) ] Rapport n° 39, juin 1809.