[Note 109: ][ (retour) ] Rapport du 5 juin.
[Note 110: ][ (retour) ] Id., 18 mai.
[Note 111: ][ (retour) ] Id., 29 avril.
[Note 112: ][ (retour) ] Archives de Saint-Pétersbourg.
Cette inertie voulue, conforme aux assurances données à l'Autriche, était plus qu'une infraction à la foi jurée; c'était la faute la plus lourde que la Russie pût commettre, à ne considérer que ses intérêts propres. Aussi bien, ce qu'elle redoutait avec raison de la guerre actuelle, c'était que cette crise ne déterminât ou ne préparât le rétablissement de la Pologne, par la réunion de la Galicie au duché de Varsovie. À la nouvelle de nos triomphes, la Galicie, province polonaise, attribuée à l'Autriche dans les partages, sentirait renaître en elle l'esprit d'indépendance et de nationalité; elle s'insurgerait, pour peu qu'on lui en laissât le temps et la faculté; elle tendrait les bras à ses frères du grand-duché, les accueillerait, les appellerait sur son territoire; la jonction de ces deux parties d'un peuple divisé se ferait d'un élan spontané, à la faveur de la lutte, et Napoléon vainqueur, trouvant un État déjà reconstitué, n'aurait plus qu'à consacrer le fait accompli: il aurait moins à recréer qu'à reconnaître la Pologne. Le danger était réel pour la Russie, mais il dépendait d'elle de le conjurer en prenant l'initiative d'une intervention en Galicie, en y faisant acte de présence et d'autorité, et les circonstances, la configuration des lieux, la manière dont s'engageaient les hostilités dans le Nord, lui facilitaient singulièrement cette tâche.
La Galicie autrichienne, plus étendue à cette époque qu'elle ne l'est aujourd'hui, occupant les deux rives de la Vistule, bordait la frontière de Russie sur une longueur de cent cinquante lieues. Entre les deux pays, point de forteresses, point de rivières, aucun obstacle qui pût arrêter les troupes impériales. De plus, en débouchant de la Galicie pour se porter contre le grand-duché, situé au nord et à l'ouest de cette province, l'archiduc Ferdinand avait dû en retirer la meilleure partie de ses troupes; il l'avait abandonnée à elle-même, n'y laissant que des détachements isolés et de rares garnisons; en fait, il la livrait aux Russes, auxquels il tournait le dos pour marcher sur Varsovie. Le prince Galitsyne n'avait qu'à avancer pour occuper la Galicie sans coup férir, pour prendre ensuite l'armée de l'archiduc en flanc ou à revers, pour lui faire payer cher son audace et, tout en rendant un service signalé à la cause commune, assurer la sécurité de la Russie contre les risques de l'avenir. Entré le premier en Galicie, avant que les troupes du grand-duché, obligées d'abord à la défensive, aient eu le temps d'y pénétrer, il s'en saisirait au nom du Tsar; il serait libre d'y comprimer toute manifestation de l'esprit polonais, de confier la province à la garde jalouse de ses troupes et de la placer sous séquestre. S'étant nantie par provision et ayant mis la main sur l'objet du litige, la Russie pourrait, au moment de la paix, en régler l'attribution définitive, disposer de sa conquête, la restituer aux Autrichiens ou se la faire adjuger en toute propriété. Agir vite, sans hésitation, était donc pour elle non seulement le parti le plus conforme à ses engagements, mais le moins compromettant et le plus sur, et de sa part cette loyauté serait prudence. Au contraire, en retenant indéfiniment ses troupes sur sa frontière, elle s'interdisait de peser sur les destinées ultérieures de la Galicie; elle laissait le champ libre aux Polonais pour l'y devancer, leur permettait de chercher dans le soulèvement de cette province une diversion à l'attaque autrichienne, et s'effaçant devant des alliés dont elle suspectait à bon droit les intentions, leur abandonnait maladroitement le premier rôle.
Les conséquences de sa conduite, faciles à prévoir, ne se firent pas attendre. Surpris par l'irruption de l'armée autrichienne, qui s'avançait sur Varsovie par la rive droite de la Vistule, Poniatowski rétrograda tout d'abord. Après avoir sauvé l'honneur de ses armes dans un combat inégal, à Racsyn, il abandonna le siège du gouvernement, laissa l'archiduc entrer dans Varsovie consternée et passa avec toutes ses forces sur la rive gauche, derrière Praga, cette tête de pont qui dominait le fleuve et interdisait le passage. En choisissant cette direction pour sa retraite, il se laissait couper de l'Allemagne et de ses alliés saxons, mais il se maintenait en plein pays polonais et demeurait en contact avec les parties de la Galicie situées à l'est de la Vistule, à proximité du grand-duché. Il se gardait le moyen, tandis que l'ennemi occuperait la capitale et pousserait sa pointe au Nord, de se détourner brusquement vers le Sud, de prendre l'offensive en Galicie, de porter la guerre sur le territoire autrichien et de dégager Varsovie sous les murs de Lemberg et de Cracovie. Avant même que cette résolution hardie lui fût suggérée par le prince major général, au nom de l'Empereur, il l'adopta de son propre mouvement [113]. On vit alors un spectacle étrange: les deux adversaires se tournant le dos et marchant en sens inverse; l'archiduc Ferdinand, renonçant à forcer le passage de la Vistule, se met à la descendre par la rive gauche, pousse ses partis jusqu'à Thorn et menace Dantzick; en même temps, Poniatowski remonte le fleuve par la rive droite pour se jeter en Galicie.
[Note 113: ][ (retour) ] Soltyk, Relation des opérations de l'armée aux ordres du prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de 1809. Paris 1841, 1 vol., p. 202-203.
Il y entra dans les premiers jours de mai; la population se leva à son approche et vint à lui. Les chefs de la noblesse, les grands propriétaires, donnèrent le signal; ils étaient nombreux dans le pays, puissants, et la Pologne, que ses ennemis avaient cru détruire à jamais en la frappant trois fois, survivait dans leurs cœurs. Ils en conservaient pieusement le culte et le souvenir, au fond des habitations seigneuriales où ils abritaient leur deuil; au centre de son domaine de Pulawi, grand comme une ville, la princesse Czartoryska avait réuni dans un édifice spécial les reliques des rois et des héros polonais, dédié ce temple ou plutôt ce mausolée à la patrie perdue [114]. À la vue de Poniatowski, l'espoir, la confiance renaquirent, et la Pologne se reconnut dans ce héros chevaleresque, galant et aventureux comme elle, qui aimait la gloire et les plaisirs, qui passait au bruit des fanfares, dans le cliquetis des armes, en tête d'un état-major empanaché. Les nobles le recevaient à la tête de leurs vassaux en armes, régiments tout formés; les femmes lui préparaient des ovations et des fêtes; partout où il faisait halte, il y avait revue le matin, bal le soir. Des châteaux, le mouvement se propagea dans les autres parties du pays. À tout instant, les rangs de l'armée s'ouvraient pour recevoir des volontaires; elle vit arriver jusqu'à des vieillards, survivants des guerres d'indépendance, qui demandaient à venger leurs compagnons et à tuer des Autrichiens. Surprises et déconcertées, les autorités, les garnisons impériales se retiraient ou se rendaient; d'ailleurs, recrutées en partie dans le pays, elles renfermaient en elles-mêmes la défection et la révolte. Après la capitulation de Sandomir, la garnison autrichienne défilait devant les vainqueurs; les soldats galiciens qui figuraient dans son effectif n'eurent pas plus tôt aperçu les uniformes polonais, les drapeaux surmontés de l'aigle blanche, qu'ils rompirent les rangs et, rebelles à la voix de leurs officiers, coururent se placer sous les enseignes chéries [115]. Nulle part la résistance ne fut sérieuse; les troupes du duché entraient le 9 mai à Lublin, le 20 à Zamosc, le 23 à Lemberg.
[Note 114: ][ (retour) ] Soltyk, 505