[Note 115: ][ (retour) ] Soltyk, 224-225.
Arrivé dans cette ville, Poniatowski essaya de régulariser le mouvement et d'ordonner les forces qui se levaient en tumulte. Un gouvernement provisoire fut institué pour la Galicie, des milices organisées et équipées. En même temps, pour animer davantage ceux qu'il appelait aux armes, Poniatowski flattait leurs espérances patriotiques; sans annoncer positivement leur réunion au grand-duché, il les exhortait à tout attendre de l'avenir et à se confier en Napoléon; une proclamation lancée au nom du roi de Saxe leur parlait des «destinées que leur préparaient leur propre courage et la protection du héros victorieux»; des libelles répandus à profusion, des articles de journaux, des ordres du jour répétaient ce langage, et ces ardentes paroles, jetées à des populations surexcitées par la lutte, ivres d'enthousiasme, étaient interprétées par elles comme la promesse de leur rendre une patrie [116].
[Note 116: ][ (retour) ] Id., 136-267, Correspondance de M. Serra, résident de France à Varsovie, et de M. de Bourgoing, ministre à Dresde. Archives des Affaires étrangères.
Le bruit de cette effervescence arriva promptement à Pétersbourg; il y répandit un trouble et un effroi inexprimables. Le péril tant redouté, vaguement aperçu jusqu'alors à travers les brumes de l'avenir, se rapprochait, se précisait; le fantôme devenait réalité, et au contact de la Pologne reprenant forme et figure, la Russie se sentit atteinte dans ses intérêts essentiels, menacée dans son intégrité, inquiétée dans la possession des provinces que les trois partages lui avaient successivement attribuées.
Il faut convenir que des faits regrettables, caractéristiques, justifiaient ces appréhensions. L'agitation ne s'arrêtait pas aux limites de la Galicie; elle passait la frontière moscovite; en Volhynie et en Podolie, une fermentation dangereuse commençait. En certains districts, le pays se dépeuplait de jeunes gens: tous émigraient en terre libre, allaient s'enrôler sous les drapeaux de Poniatowski, et la surveillance des autorités, les rigueurs annoncées, ne réussissaient pas à empêcher cet exode. À Kaminietz, l'entraînement fut tel que les employés de l'administration, Polonais de race et de cœur, disparurent en masse, laissant les bureaux déserts et les services interrompus [117]. Le grand-duché et la Galicie ravissaient au monarque russe ses sujets, ses fonctionnaires, les lui enlevaient par la contagion de l'exemple; cette Pologne extérieure semblait aspirer, attirer à elle celle que la Russie avait absorbée et croyait avoir étouffée dans son sein. On peut juger de l'effet que produisaient à Pétersbourg ces nouvelles, tombant dans un milieu déjà soupçonneux et prévenu. La société en prenait occasion pour attaquer plus vivement la politique d'Alexandre; c'était donc, disait-elle, pour en arriver à de tels résultats que le Tsar avait mis sa main dans celle de l'usurpateur, accepté d'être son auxiliaire et son complice; aujourd'hui, les effets de ce système néfaste se manifestaient au grand jour; le doute n'était plus permis; toute illusion deviendrait criminelle, sacrilège, et il fallait reconnaître que l'alliance française menait en droite ligne, par la restauration de la Pologne, au démembrement de l'empire [118].
[Note 117: ][ (retour) ] Soltyk, 267.
[Note 118: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.
Au milieu de ces cris de haine et de colère, Alexandre restait en apparence impassible et doux; il tâchait d'apaiser plutôt que d'irriter les esprits, et, pour rassurer ses sujets, affectait de ne point partager toutes leurs inquiétudes. Cependant, dès qu'il se retrouvait avec l'ambassadeur de France, son visage, son attitude, ses paroles dénotaient une obsédante préoccupation, la crainte que Napoléon ne méditât et ne préparât une restauration. Si son langage demeurait douloureux plutôt qu'acerbe, celui de Roumiantsof devenait tragique. Élève de Catherine II, contemporain des partages, le vieux ministre s'était habitué à considérer le maintien de cette œuvre comme une nécessité vitale pour la Russie. Quelles que fussent ses sympathies françaises, il n'hésiterait pas de les sacrifier à un intérêt majeur, et solennellement il nous mettait le marché à la main. Il ne cachait pas qu'à ses yeux l'incorporation de la Galicie au duché serait une cause de rupture, que l'empereur Napoléon devait opter entre Pétersbourg et Varsovie: «Je tiens à notre alliance, disait-il à Caulaincourt, j'y tiens beaucoup, vous le savez... J'ai d'ailleurs, je puis le dire, fait mes preuves sur cela... Eh bien! je croirais de mon devoir de dire à l'Empereur mon maître: Soit! renonçons à notre système, sacrifions jusqu'au dernier homme plutôt que de souffrir qu'on augmente ce domaine polonais, car c'est attenter à notre existence [119]». Dès à présent, l'Empereur et le ministre, sur des modes divers, se plaignaient de ce qui se passait en Galicie, avec l'approbation ou au moins la tolérance de Napoléon; ils le rendaient responsable de la commotion donnée à ce pays, des appels lancés aux passions locales, et lui reprochaient de laisser se ranimer une question qui deviendrait le dissolvant de l'alliance.
[Note 119: ][ (retour) ] Rapport n° 34 de Caulaincourt, 28 mai 1809.
Avec beaucoup de raison, Caulaincourt répliqua que la Russie devait avant tout s'accuser elle-même; il n'eût tenu qu'à elle, en s'assurant d'abord de la Galicie, de ne point laisser se créer sur ses frontières un foyer de propagande polonaise. Ses retards étaient cause de tout, et même n'était-il plus possible de les attribuer uniquement à la mollesse et à la négligence: la mauvaise volonté des chefs, leur sympathie active pour l'ennemi, venaient de se laisser prendre sur le fait, et Caulaincourt répondit aux récriminations du Tsar en lui fournissant la preuve de cette connivence; c'était une lettre écrite par l'un des généraux russes, le prince Gortchakof, à l'archiduc Ferdinand, et tombée aux mains des Polonais: elle respirait une haine fougueuse contre la France et exprimait ouvertement l'espoir d'une réunion prochaine entre Russes et Autrichiens pour soutenir en commun la bonne cause.