Mais comment concilier cette aménité toute de surface avec le dissentiment formel que menace de susciter entre les deux cours la Pologne renaissante? Sur ce point, Napoléon s'arrête à un jeu prudent et double. Cette fois encore, il écarte la pensée d'une restauration totale, incompatible avec l'alliance russe; seulement, comme l'activité guerrière des Polonais demeure entre ses mains un moyen de combat et de diversion contre l'Autriche, il évite de refroidir et de détromper les populations du grand-duché, celles de la Galicie; il félicite, récompense leurs chefs, ne désavoue point les appels patriotiques de Poniatowski, les proclamations, les ordres du jour à sensation, mais se garde de prononcer aucune parole qui puisse le compromettre positivement vis-à-vis de la Russie. Il prend même quelques soins pour calmer les alarmes de cette puissance. Ainsi il ordonne que la partie insurgée de la Galicie, au lieu d'être constituée à l'état de province autonome, soit occupée et administrée en son nom; c'est à lui, à l'Empereur et Roi, que les autorités devront prêter serment; les aigles françaises remplaceront partout les emblèmes de l'Autriche; les milices de Galicie arboreront la cocarde tricolore. Cette prise de possession, d'un caractère nécessairement transitoire, aura l'avantage de ne point engager l'avenir, de ne décourager aucune espérance et de ne justifier aucune crainte. Par cette précaution, Napoléon voudrait empêcher que la question de Galicie se soulève aujourd'hui à l'état aigu dans ses rapports avec la Russie; embarrassé pour la résoudre, il la repousse dans l'avenir, l'éloigne jusqu'à la paix avec l'Autriche. Il remet à plus tard, lorsqu'il en aura fini avec l'archiduc Charles et terminé la campagne par un coup d'éclat, le soin de découvrir un expédient qui lui permette de rassurer Alexandre sans s'aliéner les Polonais, et, pour le moment, sa grande affaire est de vaincre.
Cette victoire indispensable qu'il lui faut pour abattre l'Autriche et ressaisir son ascendant sur l'Europe, il met six semaines à l'organiser; quelque impatient qu'il soit de venger Essling, il prend son temps, ne livre rien au hasard, laisse venir l'instant propice; il sait attendre. Et chaque jour qui s'écoule est marqué par des apprêts formidables. C'est sur Lobau que l'armée doit prendre son point d'appui pour aborder de nouveau la rive gauche; l'Empereur fait de l'île une forteresse, un arsenal et un chantier; il y accumule un matériel immense, des moyens de passage variés et sûrs; le fougueux capitaine s'astreint aux besognes minutieuses du métier, se fait ingénieur, mécanicien, pontonnier; il invente des engins nouveaux qui doivent assurer notre empire sur le fleuve et conjurer ses révoltes. En même temps, il complète et renforce son armée; il attire sous Vienne les troupes d'Eugène, qui viennent de triompher à Raab, les corps de Macdonald et de Marmont. Tout ce qu'il a d'hommes, de talents, de dévouements à sa disposition, il l'accumule sur l'étroit espace où doit se décider le sort de la guerre. C'est seulement lorsqu'il aura pris toutes ses mesures, toutes ses précautions, rendu le succès infaillible à force d'industrie et de prévoyance, qu'il reprendra l'opération avortée; alors, franchissant le fleuve sur un point choisi, reconnu, aménagé à l'avance, imposant à l'ennemi son lieu, son heure, son champ de bataille, il le saisira et le frappera en toute certitude.
II
Tandis que la puissance française se repliait et se ramassait sur elle-même, pour mieux prendre son élan, les Russes s'étaient enfin mis en campagne. L'ordre de marche avait été expédié le 18 mai à Galitsyne: le 3 juin, cinquante-trois jours après l'ouverture des hostilités, trois divisions sur quatre, avec le quartier général et une réserve de cavalerie, soit quarante à quarante-cinq mille hommes, passaient la frontière et entamaient sur plusieurs points la Galicie déjà occupée par les troupes varsoviennes.
Quelque tardif et insuffisant qu'il fût, ce concours pouvait avoir sa valeur et influer, sinon sur le succès d'ensemble, au moins sur la situation respective des parties dans le bassin de la Vistule; il semblait se produire d'autant plus opportunément qu'il concordait avec un retour offensif de l'ennemi. Rappelé du Nord par l'irruption des Polonais sur ses derrières, l'archiduc Ferdinand s'était d'abord mis en retraite sur Varsovie, puis avait évacué cette capitale, le 2 juin, et remontant à son tour la Vistule, par la rive gauche, était venu se poster en face des territoires occupés par Poniatowski sur le bord opposé, en Galicie. Il voulut alors franchir le fleuve et chasser les Polonais de leur conquête. Il commença son mouvement par l'attaque de Sandomir; la reprise de cette place, à cheval sur le fleuve, lui permettrait d'agir sur les deux rives. Comme la plupart des villes polonaises, Sandomir était mal fortifié et hors d'état de soutenir un long siège; l'enceinte se réduisait à un mur délabré, où le temps avait fait brèche. Prévenu du danger, Poniatowski accourut avec le gros de ses troupes et prit position à peu de distance de Sandomir, toujours sur la rive droite, en avant du confluent de la Vistule et du San; dans ce poste, il était à même de se porter vers la place et de la secourir, à condition toutefois que quelques corps russes, se joignant à lui et entrant en ligne, vinssent compenser l'infériorité numérique de ses forces.
Mais les Russes avançaient avec une lenteur désespérante. Ils abrégeaient les étapes, allongeaient les haltes: ils prenaient au moins un jour de repos sur trois. Il semblait que tous leurs efforts tendissent à perdre du temps; leurs corps erraient à l'aventure, sans direction suivie, prenant toujours le plus long et mettant leurs soins à s'égarer. Le ton, l'attitude des officiers respiraient la plus extrême malveillance: les plus francs avouaient tout net qu'ils haïssaient la guerre contre l'Autriche et s'abstiendraient autant que possible d'y participer. S'il faut en croire les récits polonais, lorsque Poniatowski envoyait à Galitsyne des aides de camp pour le presser, le général russe faisait porter ostensiblement à ses divisionnaires des instructions conçues dans le meilleur esprit, puis, en sous-main, expédiait contre-ordre [135].
[Note 135: ][ (retour) ] Soltyk, 253.
Pourtant, le 12 juin, un corps assez considérable, sous les ordres du général prince Souvarof, fils du glorieux maréchal dont le nom est resté synonyme de fougue et d'entrain, était arrivé sur le San, en arrière et tout près des Polonais; les deux troupes se touchaient. Le même jour, les Autrichiens, qui avaient passé la Vistule et investi Sandomir sur les deux rives, marchèrent contre la position de Poniatowski et lui donnèrent l'assaut. La lutte fut acharnée; les braves Varsoviens faisaient obstacle de tout, reprenaient la résistance derrière chaque repli de terrain, puis, saisissant l'offensive par intervalles, déconcertaient leur adversaire par d'impétueuses charges à la baïonnette; ils conservèrent leur position toute la journée, mais l'aide des Russes leur était indispensable pour qu'ils pussent s'y maintenir les jours suivants, repousser définitivement l'ennemi et dégager la place.
Supplié d'agir, Souvarof n'opposa longtemps aux ardentes instances de Poniatowski qu'un langage glacé: à la fin, il promit de faire avancer l'une de ses brigades au delà du San, pour prolonger et appuyer l'aile gauche des Polonais, déborder et tourner la droite autrichienne. Le mouvement commença; des préparatifs de passage avaient été faits, un pont jeté, quand un grand trouble se manifesta tout à coup dans l'esprit du général Sievers, qui commandait la brigade; on était un lundi, jour réputé défavorable chez les Russes; il fallait se garder de rien tenter sous de si fâcheux auspices; l'opération annoncée fut remise au lendemain. Le lendemain, il se trouva que le général Sievers avait égaré sa croix de Saint-Georges, nouveau signe d'en haut, avertissant les Russes de ne point tenter la fortune: la brigade resta sur place. Poniatowski se sentit abandonné et trahi; la rage au cœur, il donna le signal de la retraite et ramena son armée derrière le San, puis courut de sa personne à Lublin, où se trouvait le quartier général de Galitsyne. En s'éloignant, il entendait les coups de canon de plus en plus espacés que tirait Sandomir aux abois et qui signalaient l'agonie de la place [136].
[Note 136: ][ (retour) ] Soltyk, 283-293. Correspondance de M. Serra (cet agent se trouvait dans le camp polonais). Lettre de Poniatowski à Caulaincourt, 5 juillet 1810. Archives des Affaires étrangères, Russie, 149.