À Lublin, il montra le péril instant, l'urgente nécessité d'un secours, mais se heurta de nouveau à des refus et à des réticences: tout ce qu'il put obtenir fut la promesse que l'armée impériale franchirait le San à la date du 21. Le 18, Sandomir capitulait, sans que Galitsyne eût remué un homme pour lui venir en aide, ses divisions se bornant à couvrir par leur présence la retraite de l'armée varsovienne. «Traîtresse conduite!» s'écria Napoléon en apprenant ces scènes, et, dans son indignation, il ne put s'empêcher d'ordonner à Caulaincourt les plus fortes représentations. «La jonction des Russes à l'armée polonaise, lui fit-il écrire, ne devait-elle donc être marquée que par un revers et par la perte d'une conquête que les Polonais à eux seuls avaient su faire et conserver!» Il est vrai que la dépêche, fidèle au système de ne jamais mettre Alexandre personnellement en cause, ajoutait aussitôt: «Sans doute, ce n'est pas là l'intention de l'empereur Alexandre, mais il faut qu'il connaisse de quelle manière ses intentions sont remplies; ce sera lui rendre un véritable service que de le mettre dans le cas de se faire obéir [137].» Cependant, cette fois encore, Galitsyne n'avait fait qu'interpréter dans un sens restrictif des ordres qui laissaient toute latitude à son mauvais vouloir: «En général, disaient ses instructions, il lui est enjoint d'éviter les opérations communes avec les troupes varsoviennes et de ne leur venir en aide que d'une façon indirecte [138].»
[Note 137: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.
[Note 138: ][ (retour) ] Roumiantsof à Galitsyne, 18 mai 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.
Puisque les Russes refusaient opiniâtrement de combattre avec les Polonais, serait-il impossible tout au moins de faire agir les deux armées, non pas conjointement, mais parallèlement, dans des régions distinctes? À la suite de ses conférences avec Galitsyne, Poniatowski prit le parti de se reporter avec ses soldats sur la rive gauche de la Vistule; les troupes du Tsar demeureraient sur la rive droite, avec mission de reprendre à leur charge, de compléter, d'étendre l'occupation des parties de la Galicie déjà insurgées, et de pousser l'ennemi de ce côté le plus loin possible.
Ayant assumé cette tâche, les Russes la remplirent de singulière façon. D'abord, ils laissèrent les Autrichiens jeter dans le pays des colonnes volantes, réoccuper Lemberg et d'autres villes. N'ayant point empêché cette incursion, ils pouvaient au moins la punir; rien ne leur eût été plus facile que de couper et d'envelopper les détachements aventurés au milieu de leurs masses profondes. Ils les laissèrent se replier à l'aise, filer et glisser entre leurs colonnes, évoluer avec autant de sécurité que sur un champ de manœuvre. De part et d'autre, on paraissait s'être donné le mot pour éviter de se rencontrer et de croiser le fer. Les Autrichiens se portaient-ils d'un côté? Les Russes se dirigeaient immédiatement en sens inverse, si bien, écrivait Poniatowski, «qu'il suffisait de connaître les projets d'une de ces armées pour savoir d'avance les mouvements que l'autre se proposait de faire [139]». Si l'on s'apercevait, on se gardait de brûler une amorce. Une seule fois, près d'Ouvlanoka, quelques coups de feu furent échangés, et ce fut par erreur; les Autrichiens avaient mal distingué les uniformes et cru avoir affaire à des Polonais; leur officier fit sur-le-champ porter à Galitsyne ses excuses pour cette méprise; on avait à regretter un mort et deux blessés [140]. D'ordinaire, lorsque les grand'gardes se trouvaient en présence, elles s'observaient tranquillement; les hommes mettaient pied à terre, les chevaux étaient dessellés et débridés; puis, pour tromper l'ennui de ces inutiles factions, on en venait à se rapprocher, à lier conversation, et il n'était point rare de surprendre Autrichiens et Russes en train de «cimenter leur bonne intelligence en buvant pêle-mêle les uns avec les autres [141]». Ces faits significatifs, joints à l'envoi répété de parlementaires, à de fréquentes allées et venues d'un quartier général à l'autre, eussent suffi pour dénoncer à l'observateur le moins perspicace un jeu convenu à l'avance entre les deux partis, un persistant et frauduleux concert.
[Note 139: ][ (retour) ] Lettre précitée de Poniatowski à Caulaincourt.
[Note 140: ][ (retour) ] Rambaud, Histoire de Russie, p. 559.
[Note 141: ][ (retour) ] Poniatowski à Caulaincourt, 5 juillet 1809.
En effet, à la suite de négociations occultes, l'entente s'était opérée sur certains points, et la comédie se menait d'un mutuel accord. Lorsque les Russes étaient entrés en Galicie, l'archiduc Ferdinand leur avait fait savoir par l'un de ses officiers, le major Fiquelmont, qu'ils seraient reçus en amis chez l'empereur d'Autriche, et avait demandé à connaître leurs intentions. Galitsyne avait répondu qu'il ne pouvait se dispenser d'obéir aux ordres de son souverain, que ceux-ci lui prescrivaient d'occuper le pays, au besoin par la force, mais seulement jusqu'à la Vistule; il s'engageait ainsi implicitement à ne point dépasser le fleuve; avant d'entrer en lice, il avertissait charitablement son adversaire qu'il ne pousserait pas à fond ses entreprises et mesurerait ses coups.
Cet avis, accompagné de paroles obligeantes, avait de quoi rassurer les Autrichiens sur la portée réelle de l'intervention moscovite; il ne leur suffit point. Puisque les Russes se fixaient une limite vers l'Occident, ne pourrait-on les amener à s'en imposer une au Midi, sur le chemin de Cracovie et des parties centrales de la monarchie, à prendre, par exemple, pour terme extrême de leur marche, l'un des affluents de droite de la Vistule, l'une des rivières qui coulent perpendiculairement à ce fleuve, telles que le San, le Dunajec ou la Wisloka? Fiquelmont fut renvoyé au quartier général russe afin de négocier un arrangement sur ces bases. Pour le San, Galitsyne ne voulut rien promettre; nous avons vu pourtant quel dommage causa aux Polonais l'inaction prolongée de l'une de ses divisions devant cette rivière. À la fin, il consentit à prendre comme ligne séparative des deux armées la Wisloka, située à quelques milles plus bas; les Russes ne la franchiraient point pour le moment et s'y achemineraient à aussi petits pas que possible, les détachements autrichiens se retirant devant eux sans combattre. Conformément à ce pacte, Galitsyne mit une semaine à traverser l'étroite bande de territoire qui sépare les deux cours d'eau; arrivé sur la Wisloka, il s'arrêta et ne bougea plus [142]. D'ailleurs, dans les pays qu'ils occupaient, les soldats du Tsar se conduisaient moins en ennemis qu'en mandataires de l'Autriche. Ils rétablissaient partout les autorités, les couleurs autrichiennes, proscrivaient les emblèmes polonais ou français, défendaient de prêter serment à Napoléon [143]. Les patriotes étaient persécutés, traités en rebelles; la Russie semblait n'être entrée en Galicie que pour y faire la police au nom de l'empereur François, prendre la province en dépôt pour le compte du légitime propriétaire et la lui garder intacte.