Au lendemain de l'armistice, l'Empereur s'était rétabli à Schœnbrünn: c'était maintenant de la résidence des Habsbourg qu'il gouvernait son empire, remettait l'ordre dans son armée, la répartissait savamment dans les provinces conquises, surveillait l'Europe et négociait avec l'Autriche. Depuis le milieu d'août, les plénipotentiaires se trouvaient réunis dans la petite ville d'Altenbourg, située sur les confins de la Hongrie, un peu en deçà des limites de notre occupation. À Altenbourg, M. de Champagny représentait l'Empereur, le comte de Metternich et le général baron de Nugent composaient la mission autrichienne. Napoléon traitait comme empereur des Français, comme roi d'Italie et enfin comme protecteur de la Confédération rhénane, au nom de tous les princes qui formaient cette ligne et parmi lesquels figurait le roi de Saxe, grand-duc de Varsovie. Quant à la Russie, sa qualité de puissance indépendante lui donnait droit de paraître en personne au congrès et d'y prendre place à nos côtés. Userait-elle de cette faculté? Interviendrait-elle directement ou laisserait-elle à Napoléon le soin de conférer et de stipuler pour elle, en l'instituant son mandataire? L'Empereur lui avait fait dire d'envoyer, si elle y trouvait avantage, un agent muni de pouvoirs. En attendant qu'elle ait pris parti sur cette offre, absente des négociations, elle demeure l'arrière-pensée des deux parties en présence, occupe leur esprit, tient leurs résolutions en suspens, en les laissant dans l'incertitude sur ce que l'une et l'autre ont à craindre ou à attendre d'elle, et pèse sur le débat sans y participer.
Napoléon était résolu à ne dresser le plan de sa paix avec l'Autriche qu'en tenant compte dans une certaine mesure des répugnances et des appréhensions d'Alexandre. Sans doute, il posait en principe que le vaincu devait souscrire à d'amples cessions de territoires, en même temps qu'à une réduction de ses effectifs militaires et à une lourde indemnité. Pour la détermination des pays dont il aurait à se saisir, l'Empereur hésitait entre deux modes de procéder [154]. Il pourrait rétrécir et diminuer le territoire ennemi sur ses différentes faces, prendre partout, en Basse-Autriche, sur l'Adriatique, en Bohême, en Pologne, et entaillant toutes les frontières de la monarchie, la laisser ouverte et démantelée. Il pourrait aussi, au lieu de pratiquer sur le corps du vaincu de multiples incisions, l'amputer totalement d'un membre, séparer de l'empire autrichien l'un des pays, l'une des nations qui formaient cet assemblage composite. En ce cas, la partie à détacher semblait toute désignée: il fallait la reconnaître dans cette Galicie qui s'était ranimée d'une vie propre. D'ailleurs, que l'Empereur s'arrêtât au premier ou au second système de paix, c'était toujours en Galicie que l'Autriche aurait à supporter les plus gros sacrifices. Napoléon se jugeait intéressé d'honneur à ne point replacer sous le joug, à ne point livrer aux rigueurs de leur ancien maître des peuples qui s'étaient fiés en lui et compromis pour sa cause. En leur assurant un régime moins dur, il s'attacherait pour jamais une nation ardente et dévouée; il ajouterait cette vivante matière à tous les éléments dont il avait composé sa puissance. Partout ailleurs, l'empire napoléonien ne gagnerait que des terres; en Galicie, il s'annexerait des âmes, prêtes à s'unir indissolublement à lui par les liens de la reconnaissance. Napoléon se faisait donc une loi de détacher la Galicie des possessions autrichiennes, en totalité ou au moins pour une notable partie. Seulement, que ferait-il de la Galicie? C'était ici que le désir de ménager Alexandre, de ne point heurter de front les susceptibilités de la Russie, gênait et ralentissait ses décisions.
[Note 154: ][ (retour) ] Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.
Son embarras était d'autant plus grand qu'Alexandre et Roumiantsof n'avaient jamais indiqué positivement comment on devait s'y prendre pour régler à leur gré le sort futur de la province. On pouvait tenir pour certain qu'ils n'admettraient à aucun prix une réunion totale au grand-duché. Sous réserve de ce point essentiel, que prétendaient-ils? que supporteraient-ils? que voulaient-ils empêcher? À cet égard, la note remise le 26 juillet par Roumiantsof ne faisait point la lumière. Accusant la gravité de la question galicienne, elle ne suggérait aucun moyen de la résoudre; la Russie se plaignait d'un mal torturant, demandait le remède, mais ne le désignait point. «Vous remarquerez comme moi, écrivait l'Empereur à Champagny avec quelque humeur, qu'il y a toujours de l'incertitude dans ce que veut ce cabinet: il me semble qu'il aurait pu s'expliquer plus clairement sur un projet d'arrangement pour la Galicie [155].» Dans l'ignorance où on le laissait, Napoléon flottait entre plusieurs partis et les passait successivement en revue.
[Note 155: ][ (retour) ] Corresp., 15676.
Il songea d'abord à ériger la Galicie en État distinct, en royaume séparé, et à lui donner pour souverain le grand-duc de Würtzbourg. Ce prince était frère de l'empereur François, mais admirateur et ami de Napoléon, dont il affectait de rechercher à tout propos la protection et les bonnes grâces. Transféré à Cracovie, il nous abandonnerait ses États d'Allemagne, qui serviraient à payer d'autres dévouements. Quant aux Varsoviens, ils n'eussent obtenu en ce cas qu'un district, une parcelle insignifiante de la Galicie, prime décernée à leur courage, et leur principale récompense aurait été d'avoir libéré leurs frères [156].
[Note 156: ][ (retour) ] Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.
Cet arrangement eût-il été agréé d'Alexandre? Pleinement émancipée, dotée d'une administration et d'une milice nationales, la Galicie fût devenue, suivant toutes probabilités, un second duché de Varsovie. Au lieu de trouver devant elle un État polonais, la Russie en eût rencontré deux, l'un et l'autre d'étendue médiocre, il est vrai, mais était-ce un moyen de faire disparaître le péril à ses yeux que de le dédoubler? Il semble néanmoins, à certaines paroles prononcées tardivement par l'empereur Alexandre [157], que ce monarque eût envisagé sans trop d'effroi une Galicie indépendante, sous le sceptre d'un prince étranger. Par malheur, Napoléon ne s'arrêta guère à cette combinaison; il y découvrit des inconvénients, des dangers; il craignit que la Galicie, confiée à un Habsbourg, ne se laissât ramener dans l'orbite de l'Autriche, ne devînt le satellite de cet empire, et il se sentit promptement attiré vers d'autres projets.
[Note 157: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 13 septembre 1809.
Ce qu'il désirait au fond, c'était d'étendre et d'affermir le duché de Varsovie, cet État qui n'existait que par lui et pour lui, cet auxiliaire qui avait fait ses preuves. La Russie excluait-elle de parti pris et par principe tout agrandissement sérieux du duché, quoi que l'on fît d'autre part pour rétablir l'équilibre des forces dans le bassin de la Vistule? À plusieurs reprises, Roumiantsof avait paru se prononcer d'une manière absolue contre un accroissement quelconque du territoire varsovien, mais il n'avait jamais exprimé cette opinion au nom de son gouvernement; il ne l'avait point consignée dans sa note; quant au souverain, même en simple conversation, il n'était jamais allé aussi loin que son ministre. Il avait indiqué vaguement deux moyens de solution: «Laisser la Galicie à l'Autriche, ou faire des dispositions qui ne changent en rien la position de la Russie, qui ne l'inquiètent d'aucune manière pour sa sûreté, sa sécurité personnelle [158].» Étant données ces paroles, le Tsar refuserait-il de consentir à l'extension du duché, s'il se voyait conférer à lui-même un dédommagement immédiat et des garanties pour l'avenir? Se plaçant dans l'hypothèse où la Galicie tout entière serait enlevée à l'Autriche, Napoléon pensait à en réserver la grosse part, les quatre cinquièmes, au grand-duché; le cinquième restant serait donné au Tsar en toute propriété et lui serait attribué à titre de présent bénévole, puisque la Russie, n'ayant rien conquis par elle-même, n'avait droit à rien en stricte équité. Toutefois, le partage demeurant fort inégal, le Tsar ne manquerait point de s'estimer lésé, mais Napoléon, pour atténuer la disproportion des lots et combler la différence, ajouterait au cadeau territorial qu'il ferait à la Russie des engagements écrits, en bonne et due forme, par lesquels il écarterait toute crainte d'une restauration totale de la Pologne.