Le cabinet de Pétersbourg ne spécifiait pas les garanties qu'il désirait. D'ailleurs, Caulaincourt n'était plus autorisé à en fournir aucune. Si Napoléon, au début de la guerre, s'était offert à passer un accord qui définirait à l'avance les conditions de la paix, il s'était vite repenti de cette concession, dont la Russie n'avait pas su profiter. Dès ses premiers succès, au lendemain d'Eckmühl, se jugeant assez maître de la situation pour n'avoir plus à compter avec personne, il avait subi de nouveau l'entraînement de la lutte et de la victoire: se demandant si le moment n'était pas venu d'en finir avec l'Autriche parjure, de bouleverser et de recomposer l'Europe centrale, il avait retiré les pouvoirs donnés à Caulaincourt et lui avait interdit de signer aucun engagement restrictif de l'avenir [153]. L'ambassadeur dut se borner à accuser réception de la note russe, qu'il transmit au quartier général français. Presque en même temps, il est vrai, Alexandre vit arriver une nouvelle lettre de Napoléon; elle lui annonçait que l'Autriche s'avouait vaincue et demandait la paix, que l'Empereur avait signé un armistice, à Znaym, et que par son ordre des conférences allaient s'ouvrir.
[Note 153: ][ (retour) ] Corresp., 15164.
En effet, si l'idée d'une subversion totale de l'Autriche lui avait un instant souri, il reconnaissait que les circonstances ne se prêtaient plus à l'accomplissement de ce dessein. Il avait battu son adversaire, il ne l'avait pas anéanti: Wagram n'était pas Iéna, et l'empereur François conservait une armée, éprouvée sans doute et réduite, désorganisée en partie, mais toujours fidèle, susceptible de se reformer pour un nouvel effort et chez laquelle ses défaites récentes n'avaient pas entièrement effacé le souvenir d'Essling. Pour disloquer totalement l'Autriche, il eût fallu de nouveaux combats, de nouvelles victoires, et Napoléon avait hâte de terminer une campagne qui l'épuisait d'hommes et d'argent. Il avait donc admis l'Autriche à traiter et consentait à la laisser sortir vivante de la lutte, pourvu qu'elle en sortît affaiblie, amoindrie, hors d'état pour longtemps de recommencer ses attaques.
L'avis de l'armistice et de la négociation produisit à Pétersbourg une accalmie passagère. La suspension des hostilités, en immobilisant toutes les armées, comprimait l'élan des Polonais, rendait leur concours moins utile à Napoléon; il n'était plus à craindre que celui-ci, pour stimuler leur vaillance, leur accordât dès à présent le rétablissement de leur patrie, que la Pologne renaquît de la lutte même et surgît tout armée sur le champ de bataille. Toutefois, si le danger s'éloignait pour la Russie, il continuait d'exister, et même les conditions de la paix risquaient de le rendre plus certain. Sans prononcer le rétablissement de la Pologne, le traité en préparation pouvait lui servir d'acheminement et y conduire à coup sûr. Pour châtier et affaiblir l'Autriche, Napoléon serait naturellement amené à lui demander des cessions territoriales; il retiendrait quelques-unes au moins des provinces occupées, pour les partager entre ses sujets et ses clients. Or, s'il laissait aux Varsoviens tout ce qu'ils avaient pris, c'est-à-dire les meilleures portions de la Galicie, le duché sortirait de la lutte avec une population et des ressources doublées, surtout avec une force morale et une assurance singulièrement accrues. Dans ce progrès, il verrait le prélude et le gage d'acquisitions nouvelles, un pas peut-être décisif vers le but suprême de ses vœux, un encouragement à ressaisir dans son entier le patrimoine de la valeureuse nation dont l'âme était passée en lui. Aux yeux de tous, il apparaîtrait de plus en plus comme un État en voie de développement continu, comme une Pologne en train de se refaire, et les pays non encore réunis, qu'il s'agît des parcelles laissées à l'Autriche ou des provinces échues au troisième ravisseur, c'est-à-dire à la Russie, subiraient plus impérieusement l'attraction. Donc, tout accroissement du duché assez considérable pour nourrir les espérances et exalter l'ardeur des Polonais, donnerait aux craintes de la Russie une base positive et permanente, ferait succéder dans nos rapports avec elle à un trouble momentané une mésintelligence irrémédiable.
Cependant, Napoléon pouvait-il refuser aux Polonais, dans les dépouilles de l'Autriche, une part proportionnée à leur zèle, à leurs succès, à leur rôle dans la lutte? Depuis deux ans, il avait fait sans cesse appel à leur vaillance et ne l'avait jamais trouvée en défaut; il les avait vus partout à ses côtés, à la place d'honneur dans tous les combats. En gravissant au galop les pentes de Somo-Sierra, sous les balles et la mitraille, les Polonais de sa garde lui avaient ouvert le chemin de Madrid. En Espagne, leurs légions continuaient à lutter et à souffrir pour lui; acceptant noblement leur part des épreuves supportées par nos soldats, elles s'étaient fait avec eux une fraternité. Dans la campagne d'Autriche, où les Allemands de la Confédération ne nous avaient prêté qu'un concours hésitant et contraint, les Varsoviens s'étaient donnés sans réserve; seuls, ils avaient combattu de bon cœur, espérant, au prix de leur sang, racheter leur patrie. En récompense de tant d'efforts, seraient-ils seuls exclus des bénéfices de la victoire? Seul, le grand-duché serait-il oublié dans la distribution générale de territoires qui se ferait entre nos alliés? Fallait-il le traiter plus mal que les autres parce qu'il nous avait mieux secondés, le désespérer par une inique et injurieuse exception? Les lois de l'honneur défendaient à Napoléon cette ingratitude; la politique et la prudence la lui interdisaient également. La population varsovienne, placée au devant de l'Allemagne avec mission de couvrir ce pays et de surveiller le Nord, restait notre indispensable avant-garde. Pour stimuler la vigilance des Varsoviens et prolonger leur ardeur, pour les tenir le cœur haut et l'esprit en éveil dans le poste de confiance qui leur était assigné, il importait de payer généreusement leurs services passés; même fallait-il se garder de comprimer trop brutalement les aspirations de leur patriotisme, de dissiper leur rêve; sans vouloir le rétablissement de la Pologne, Napoléon était obligé de laisser au cœur de ses habitants l'espoir de cette restauration, pour pouvoir les retrouver à l'occasion. Après avoir utilement usé d'eux contre l'Autriche, n'aurait-il pas quelque jour à les employer contre la Russie elle-même, si cette puissance, aujourd'hui notre alliée, mais alliée douteuse, prononçait plus tard sa défection, retournait à nos ennemis? Et cette supposition n'était rendue que trop vraisemblable par la conduite du Tsar et de ses généraux pendant la campagne, par les défaillances de leur fidélité au cours de cette épreuve. Ainsi se développaient les funestes effets de cette guerre d'Autriche que Napoléon avait provoquée en Espagne, mais reconnaissons que les fautes de son allié avaient notablement aggravé les conséquences de la sienne. L'effacement des Russes, leurs ménagements pour l'ennemi, l'initiative laissée à Poniatowski et à ses soldats, avaient préjugé dans une forte mesure la décision de l'Empereur, enchaîné sa volonté, et ce vainqueur des hommes subissait une fois de plus la tyrannie des circonstances. Comment concilier les nécessités du présent et les exigences possibles de l'avenir? Comment se garder à la fois l'amitié d'Alexandre et le concours éventuel de ses ennemis? Comment faire en sorte que la Russie continuât de croire et la Pologne d'espérer en nous? Tel était le problème qui se posait devant Napoléon, au lendemain de Wagram. S'il ne réussissait pas à le résoudre, il trouverait dans sa victoire le germe de discordes nouvelles, et de la paix avec l'Autriche naîtrait à échéance plus ou moins rapprochée le conflit avec la Russie.
CHAPITRE IV
LA PAIX DE VIENNE
Ouverture des conférences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle représenter au congrès?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la marche des négociations; elle est la cause des lenteurs apportées de part et d'autre à se découvrir et à se prononcer.--Comment la question de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napoléon ne peut déterminer les conditions de la paix avant d'avoir pénétré les sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Idée d'un partage inégal entre le duché et la Russie.--Enquête confiée au duc de Vicence.--Avant de se résoudre au principe d'un grand sacrifice, l'Autriche tient à sonder la Russie et à savoir ce qu'elle peut en attendre.--Metternich et Nugent.--Arrière-pensée de Metternich: ses premiers efforts pour substituer l'Autriche à la Russie dans les faveurs de Napoléon.--Arrivée de Tchernitchef à Vienne.--Lettre d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar à la table de l'Empereur.--Langage énigmatique.--Impatience de Napoléon.--La cour de Dotis; conflit d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de Bubna à Vienne.--Napoléon subordonne l'intégrité de la monarchie vaincue à un changement de souverain; première idée d'une alliance avec la maison d'Autriche.--Rêve et réalité.--Pression exercée sur M. de Bubna.--L'équivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arrivé à l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France à son chevet.--Conversations de Péterhof.--Difficulté d'Alexandre à s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe à une légère extension du duché.--Comment Napoléon profite et abuse de cette condescendance.--Son ultimatum aux Autrichiens.--Résistance de l'empereur François.--Colère de Napoléon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de théâtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhère en principe à l'ultimatum français.--Transfert des négociations à Vienne.--Napoléon fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature précipitée de la paix.--Le gros lot et la part de la Russie.--Garanties offertes à cette puissance.--Lettre de Champagny à Roumiantsof; caractère et importance de cette communication.--Faute commise par Napoléon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne, la porte à un état aigu et marque le point de départ d'un débat décisif pour le sort de l'alliance.