À Pétersbourg cependant, où l'on était plus loin qu'ailleurs du théâtre des opérations, où le nom même d'allié donnait plus d'indépendance et de franc parler, les esprits étaient trop montés pour que l'annonce de nos succès pût ramener le calme et la soumission. L'attention se concentrait toujours sur un objet unique, la Pologne, et les événements du Danube ne firent qu'imparfaitement diversion à ceux de la Vistule, d'autant plus qu'un conflit nouveau, plus grave que les précédents, venait de surgir au lendemain même de Wagram entre Varsoviens et Russes.
Depuis que Poniatowski, se séparant des Russes, avait reporté sur la rive gauche ses forces et son activité, Cracovie, située dans la sphère de ses opérations, était devenue son objectif; c'était la conquête qu'il promettait à ses soldats comme récompense de leurs efforts, et dont la perspective les transportait d'ardeur. Si Varsovie apparaissait aux Polonais comme leur capitale politique, Cracovie, pleine des souvenirs de leur grandeur passée, était pour eux la ville sainte, celle dont la prise serait le gage moral de leur relèvement: il serait beau de proclamer la restauration de la patrie sur la tombe des rois qui dormaient dans l'antique métropole. Les troupes de Poniatowski poussaient donc à Cracovie, leur brillante cavalerie toujours en avant, toujours au galop, cherchant l'ennemi et le chargeant à outrance. Les Autrichiens opposaient peu de résistance, leur but étant moins de défendre les territoires galiciens que de retarder toute diversion sérieuse en Moravie et de se rapprocher eux-mêmes de l'archiduc Charles. Repoussés sur Cracovie après plusieurs engagements, ils ne jugèrent pas à propos de s'y maintenir. Dès que les Polonais furent en vue, le général qui commandait dans la place ouvrit des pourparlers; le 14 juillet au soir, on convint que les hostilités seraient suspendues pendant douze heures; les Autrichiens emploieraient la nuit à évacuer la ville, où les troupes de Poniatowski feraient leur entrée le lendemain.
Dans le camp des Polonais, l'enthousiasme était au comble; avec joie, avec orgueil, ils se montraient l'imposante cité, la ville aux vieux palais, aux cent églises, déployée sur les deux rives de la Vistule: ils la possédaient des yeux et ne doutaient plus qu'elle ne fût bientôt à eux, puisque leurs ennemis renonçaient à la leur disputer. Ils avaient compté sans leurs alliés. Quoique fort en arrière sur l'autre rive, l'armée de Galitsyne observait tous leurs mouvements avec une inquiétude jalouse; dès qu'elle les avait vus approcher de Cracovie, elle avait frémi à l'idée de leur abandonner cette proie précieuse et pris ses mesures pour y mettre la main avant eux. On vit alors les Russes lever brusquement leur camp, reprendre leur marche interrompue, se porter de la Wisloka sur le Dunajec, puis au delà, et se précipiter en avant avec une ardeur toute nouvelle. Le 14 juillet, ils étaient dans le voisinage de Cracovie; ils conçurent le projet de s'y introduire furtivement, dans l'espace de quelques heures qui s'écoulerait entre le départ des Autrichiens et l'entrée des Polonais, de se glisser entre le vaincu en retraite et le vainqueur qui n'avait pas encore occupé sa conquête.
La complicité des Autrichiens favorisa cette surprise. D'après les rapports de Poniatowski, appuyés de divers témoignages, les Autrichiens, en même temps qu'ils traitaient avec les Polonais, auraient prévenu les Russes et les auraient envoyé chercher; des officiers se seraient détachés pour guider les colonnes du général Souvarof accourant vers la ville, et auraient promis une gratification au détachement qui arriverait premier. Quoi qu'il en soit, Poniatowski fut averti dans la nuit, par des habitants de Cracovie, qu'une avant-garde russe entrait dans la ville. Le lendemain, à la première heure, conformément à l'accord stipulé, le chef d'escadron Potocki se présenta pour occuper l'une des portes; il la trouva gardée par un détachement russe, commandé par Sievers. Un dialogue fort vif s'engagea entre eux: «J'ai ordre, dit le Russe, de vous défendre l'entrée de la ville.--J'ai ordre, répliqua le Polonais, d'y entrer au nom de S. M. l'empereur des Français, et j'espère que vous ne me forcerez point à faire croiser les lances pour m'en ouvrir le passage.» Sievers s'effaça avec ses hommes, la porte s'ouvrit. En ville, un spectacle singulier attendait les nouveaux arrivants; des Russes partout, et parmi eux, errant librement, traités en amis, des traînards de l'armée autrichienne, des officiers même; en perspective dans les principales rues, des escadrons russes en bataille, un rempart de chevaux, d'hommes, et la forêt des lances. Cependant, Poniatowski entrait à la tête de ses troupes, tambours battants, enseignes déployées. Arrivé sur la place d'Armes, il trouve devant lui une masse de hussards russes, lui barrant le chemin. Dans un beau mouvement de fougue et d'impatience, il enlève alors son cheval, le jette dans les rangs des hussards, fait brèche à ce mur vivant et, par la force, s'ouvre un passage. En d'autres endroits, les Polonais ne purent avancer qu'après avoir croisé la baïonnette ou mis la lance en arrêt. De toutes parts des propos furieux, des gestes menaçants s'échangeaient; les fusils allaient partir, lorsqu'un accord se fit à grand'peine entre les commandants respectifs. Il fut convenu que l'occupation serait commune; Polonais et Russes se partagèrent la ville, se cantonnèrent dans des quartiers distincts, et là restèrent à s'observer, hautains, amers, provocants, la main sur leurs armes; entre ces alliés ennemis, la tension des rapports était devenue telle que le moindre incident suffirait désormais à faire éclater la lutte [148].
[Note 148: ][ (retour) ] Soltyk, 314-324. Archives des Affaires étrangères, Correspondances de Varsovie et de Dresde, juillet-août 1809; lettres échangées entre Caulaincourt et Roumiantsof, les 27 et 29 juillet, rapport de Galitsyne, Russie, 149.
Ces nouvelles trouvèrent la société russe dans un état de crise plus prononcé, qu'elles aggravèrent. Depuis quelque temps, les clameurs étaient si vives que Caulaincourt, pour habitué qu'il fût à de pareilles tempêtes, se sentait ému devant ce débordement d'attaques: «Je n'ai pas encore vu, disait-il, la fermentation à ce point et aussi générale.» Dans les salons, le Tsar n'était pas plus épargné que la France; les mécontents parlaient tout haut de le déposer et de confier à des mains plus fermes les destinées de l'empire [149]. Alarmé de ce mouvement, qui ne répondait que trop à ses propres angoisses, le gouvernement ne savait ni le réprimer ni le diriger; il se bornait à le suivre et haussait lui-même le ton, sans se mettre au niveau des audaces et des violences de la société. Imitant l'exemple de Roumiantsof, Alexandre crut devoir faire à son tour sa profession de foi. Il déclara à Caulaincourt que la question de Pologne était la seule sur laquelle il ne transigerait jamais; c'est en vain que Napoléon lui offrirait sur d'autres points des avantages, des compensations brillantes: «Le monde n'est pas assez grand pour que nous puissions nous arranger sur les affaires de Pologne, s'il est question de sa restauration d'une manière quelconque [150].» Même, Alexandre n'entendait plus laisser à ses plaintes un caractère intime et confidentiel. Jusqu'alors, tout s'était passé en conversations avec le duc de Vicence: maintenant, le cabinet de Pétersbourg parlait de recourir à des voies solennelles, de produire des demandes en forme qui exigeraient une réponse et de mettre Napoléon en demeure de le satisfaire. «Je veux à tout prix être tranquillisé [151]», disait Alexandre, et il semblait subordonner sa coopération pour la suite de la guerre à certaines garanties contre le rétablissement de la Pologne. Une note était en préparation; elle fut remise à Caulaincourt au lendemain des incidents de Cracovie, le 26 juillet. Rédigée et signée par Roumiantsof, elle continuait à affirmer l'alliance, mais signalait les écarts de ceux «qui arboraient le nom de Polonais», récapitulait les griefs de la Russie, avouait ses craintes, réclamait enfin des explications et des assurances. Pour la première fois, la question de Pologne surgissait officiellement entre les deux puissances, et un acte régulier en saisissait l'Empereur [152].
[Note 149: ][ (retour) ] Caulaincourt envoyait à Napoléon, sous le titre de On dit, l'écho des conversations qui se tenaient dans les salons de Pétersbourg. L'extrait suivant donnera une idée du ton qui régnait dans la société russe. On dit du 19 août: «L'Empereur est bon, mais bête, et Roumiantsof un imbécile; ils ne savent jamais prendre leur parti: en faisant la guerre, ils n'avaient qu'à la commencer par s'emparer de la Galicie, les Polonais ne seraient pas venus nous la disputer. Il faut faire l'Empereur moine, il entretiendra la paix du couvent; la Narischkine religieuse, elle servira à l'aumônier et au jardinier, surtout s'ils sont Polonais... (la favorite était d'origine polonaise). Quant à Roumiantsof, il faut le faire marchand de kwass (boisson rafraîchissante du pays.)»
[Note 150: ][ (retour) ] Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.
[Note 151: ][ (retour) ] Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.
[Note 152: ][ (retour) ] Voy. le texte de la note aux archives des Affaires étrangères, Russie, 149.