CHAPITRE PREMIER

LE LENDEMAIN D'ERFURT

Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre au sortir d'Erfurt.--Offres de paix à l'Angleterre.--Napoléon veut soumettre l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons qui lui font détester l'idée d'une nouvelle guerre et de nouvelles victoires en Allemagne.--Il craint notamment de réveiller la question polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est à ses yeux la grande utilité de l'alliance.--Instructions à Caulaincourt.--Projets ultérieurs: la Méditerranée et l'Orient.--Tendance d'Alexandre à s'isoler de l'Europe.--Son imagination se détourne de l'Orient.--Influence dominante de Spéranski.--Passion réformatrice.--Spéranski et l'alliance française.--Erreur persistante sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour Talleyrand; l'empereur Alexandre lui donne une famille.--Roumiantsof à Paris.--Campagne de Napoléon au delà des Pyrénées.--Résultats incomplets.--Retour à Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napoléon s'opiniâtre à l'idée de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrivée du roi et de la reine de Prusse; importance attribuée à leur voyage.--Napoléon torture la Prusse; protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de la reine Louise.--Le ménage impérial.--Souhait de nouvel an adressé par Napoléon à Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le Roi détruit l'intérêt qu'inspire la Reine.--Réapparition et triomphe de la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napoléon requiert le concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste dans un système de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative à Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg à Pétersbourg.--Alexandre encourage l'Autriche à la guerre en croyant l'en détourner.

I

A Tilsit, Alexandre Ier avait dit à Napoléon: «Je serai votre second contre l'Angleterre.» A Erfurt, il lui avait renouvelé ce serment, en termes solennels, par traité, et les deux empereurs s'étaient promis de vaincre ensemble celle qu'ils avaient désignée «comme leur ennemie commune et l'ennemie du continent [1]». Ils offriraient d'abord la paix à l'Angleterre, la sommeraient de reconnaître la part que l'un et l'autre s'étaient faite dans l'Europe transfigurée. Si l'adversaire refusait, ils resteraient unis dans la lutte et la poursuivraient avec toutes leurs forces jusqu'à ce qu'elle eût procuré la paix dont ils avaient à l'avance arrêté les bases. Toutefois, ayant posé ce principe, ils n'avaient réussi qu'imparfaitement à en déduire l'application sous forme d'engagements précis et de règles communes; en réalité, si leurs volontés tendaient encore au même but, elles ne s'accordaient plus sur les moyens de l'obtenir, et bien différente était la conception que l'un et l'autre se faisaient de l'avenir. Napoléon ne voyait que la guerre pour conquérir la paix, une paix telle qu'il la voulait et qui serait la consécration de ses conquêtes; Alexandre espérait que la paix viendrait à lui, sans qu'il eût à la forcer par des opérations compromettantes. Napoléon se traçait un plan tout d'action, comportant des mouvements précipités, multiples, à exécuter successivement dans toutes les parties de l'Europe et du monde: Alexandre se flattait de goûter dès à présent en repos les avantages acquis, d'assister aux événements plutôt que d'y participer, et, en face de l'Europe où partout les haines restaient ardentes et les passions inapaisées, se plaisait au rêve d'une politique contemplative.

[Note 1: ][ (retour) ] Préambule du traité d'Erfurt, De Clercq, Traités de la France, II, 284.

Après l'entrevue du Niémen, assuré momentanément de l'alliance russe, qui interrompait le cours des coalitions, Napoléon avait cru pouvoir se retourner contre l'Angleterre, en finir avec elle, l'envelopper et l'accabler d'événements destructeurs. Convaincu de sa toute-puissance, emporté par son imagination, perdant le sentiment du réel et du possible, il avait voulu étreindre et soulever l'Europe, enrôler partout les forces vives des nations, accaparer toutes les armées, toutes les flottes, afin de s'en servir pour frapper l'Angleterre sur tous les points du globe où cette puissance pouvait être abordée et saisie. Dans cet élan vers l'universelle offensive, le pied lui avait manqué: une fausse manœuvre avait fait échouer toutes ses combinaisons et en avait démontré l'erreur. Tandis qu'il visait l'Orient et s'y cherchait une action à sa taille, tandis qu'il discutait avec Alexandre le partage d'un empire, une humble insurrection de paysans et de montagnards avait commencé contre les usurpations de la force la revanche du droit et de la justice. En Espagne, la dynastie s'était livrée; la nation, violentée dans son indépendance sans être maintenue par des masses suffisantes, s'était levée contre le conquérant: elle avait détruit l'une de ses armées, rejeté les autres au pied des Pyrénées, ouvert la Péninsule aux Anglais, reporté sur terre, à nos côtés, la guerre que Napoléon s'était flatté d'étendre et de disperser sur les mers. Aujourd'hui, il lui fallait avant tout se relever de cet échec qui avait porté à son prestige un coup désastreux et qui était apparu à tous ses ennemis comme un signal de délivrance. Plus l'atteinte avait été sensible, plus il importait que le châtiment fût exemplaire et prompt. Napoléon ira donc tout d'abord en Espagne et y ramènera les Français: il veut de sa personne combattre et soumettre la nation qui a fait douter de sa fortune, qui a créé derrière lui un ardent foyer de haine et de révolte, une résistance populaire, acharnée, fanatique, et qui s'est faite la Vendée de l'Europe.

Cette guerre en avait engendré une autre, puisque la maison d'Autriche, après avoir tremblé pour elle-même au premier bruit de l'attentat de Bayonne et précipitamment reconstitué ses forces, cédait maintenant à la tentation de les utiliser, puisqu'elle venait de prendre la résolution de se faire elle-même l'agresseur, d'entrer en campagne au printemps de 1809 et d'insurger l'Allemagne. Sans connaître cette décision, Napoléon la pressentait; il prévoyait le cas où, après une courte expédition en Espagne, il aurait à se retourner contre l'Autriche et à se mesurer avec un deuxième adversaire.

Il avait créé lui-même cette situation, ayant fourni à l'Autriche, par les événements d'Espagne, un motif pour armer et une occasion pour attaquer. Néanmoins, si responsable qu'il fût de la guerre nouvelle qui grondait en Allemagne, il souhaitait passionnément de l'éviter. Non qu'il craignît les généraux et les soldats de l'Autriche. Eux et lui ne s'étaient-ils point connus et mesurés à Marengo, à Ulm, à Austerlitz? Cent combats, cent victoires, avaient attesté la supériorité de ses armes, et si l'Autriche disposait momentanément d'effectifs plus nombreux que les siens, il avait trop de foi en lui-même, en son aptitude à découvrir et à créer des ressources, pour redouter sérieusement l'issue du combat. Mais il ne s'abusait pas sur les difficultés et les périls de tout ordre où le jetterait une campagne de plus en Europe, même couronnée d'un éclatant succès. À l'intérieur, elle achèverait de lui aliéner l'opinion, unanime à blâmer son entreprise d'Espagne; elle augmenterait le sourd mécontentement qui de toutes parts couvait contre lui; elle prouverait définitivement aux Français que son règne était la guerre, la guerre implacable et permanente. Au dehors, si l'Autriche s'affirmait irréconciliable en descendant pour la quatrième fois dans la lice, il faudrait, pour nous garantir de son incorrigible hostilité, lui infliger de profondes mutilations, la supprimer peut-être, faire le vide au centre du continent et ne laisser devant nous que les ruines d'un grand empire. Or, par un retour de prudence et de raison, Napoléon comprenait le danger de bouleverser davantage l'ancien édifice européen, de briser l'imposante monarchie qui en avait été longtemps la clef de voûte. Cette destruction apparaîtrait comme un défi de plus aux royautés légitimes; elle ajouterait à l'inquiétude, à l'exaspération générales; en particulier, elle risquerait de nous brouiller avec la Russie. Pour abattre l'Autriche, il serait nécessaire de faire appel à toutes les activités disponibles, d'ameuter toutes les ambitions. Les Polonais du duché de Varsovie seraient les premiers à nous venir en aide, mais il faudrait payer leur concours, permettre la réunion à leur État des provinces que l'Autriche avait naguère ravies à leur nation, laisser la Pologne se refaire aux deux tiers, et cette quasi-restauration réveillerait les alarmes du troisième copartageant, soulèverait entre la France et la Russie une question mortelle à l'entente. Napoléon voulait donc s'épargner la nécessité de vaincre l'Autriche, parce qu'il se sentait exposé à ne remporter sur elle que de funestes triomphes et qu'il appréhendait, non les chances, mais les suites de la lutte.

Seulement, il se rendait compte que l'Autriche ne renoncerait à la guerre que devant la certitude d'être écrasée; il désirait lui en imposer par un redoublement de vigueur, par des mesures d'éclat, de sévérité et de force, auxquelles il jugeait indispensable d'associer la Russie. À ses yeux, l'alliance du Tsar, qui survivrait difficilement à une crise européenne, restait le moyen de la conjurer. Il n'était pas à présumer que l'Autriche, si animée, si haineuse qu'elle fût, pût s'exposer de gaieté de cœur, sans avoir été provoquée ni directement menacée, à périr broyée entre la France et la Russie. De sa part, une prise d'armes contre Napoléon isolé ne serait qu'une dangereuse témérité; une rupture avec la France assistée de la Russie serait un acte de démence impossible à supposer. Si donc, pensait Napoléon, la cour de Vienne persiste dans ses desseins, c'est qu'elle ne croit pas à la fermeté d'Alexandre dans le système français, c'est qu'elle escompte tout au moins la neutralité de ce monarque. L'attitude d'Alexandre à Erfurt ne l'avait que trop entretenue dans cette sécurité. Au fond du cœur, Napoléon ne pardonnait pas à son allié de s'être aveuglé alors sur des intentions déjà suspectes, de s'être obstinément refusé, en nous promettant par traité secret son assistance contre toute agression, à prendre dès à présent vis-à-vis de l'adversaire le ton de la rigueur et de la menace [2]. Sans savoir que Talleyrand avait livré à l'Autriche le secret du dissentiment survenu entre les deux empereurs et précipité ainsi les résolutions guerrières, il ne se dissimulait pas que l'entrevue avait mal rempli son objet et laissé subsister le danger. Néanmoins, il voulait encore croire que le Tsar, si les préparatifs hostiles continuaient, se rendrait enfin à l'évidence, consentirait à accentuer son langage, «à montrer les dents [3]», exercerait à Vienne une pression assez forte pour imposer un désarmement. En quittant à Erfurt le général de Caulaincourt, son ambassadeur en Russie, il lui avait laissé pour instruction de tenir les yeux d'Alexandre constamment ouverts sur l'Autriche, de lui dénoncer tout acte inquiétant, tout mouvement plus prononcé, de l'amener à y répondre par des réunions de troupes sur la frontière de Galicie, par des concentrations effectuées à grand bruit. M. de Caulaincourt ne saurait trop répéter que l'empereur Napoléon, en s'éloignant d'Erfurt pour s'enfoncer en Espagne, s'est confié en son ami, qu'il lui a commis le soin de surveiller l'Allemagne et de la tenir en respect: pour que l'alliance remplisse ce but, il faut qu'elle soit non seulement réelle, mais apparente, qu'elle s'affirme et s'atteste par des démonstrations extérieures. À l'aide de ces raisonnements et de ces instances, Napoléon espérait réparer sa demi-défaite d'Erfurt, reprendre en sous-œuvre le projet avorté et enchaîner l'Autriche par le bras de la Russie.