[Note 2: ][ (retour) ] Voy. le t. Ier, 429-440, 493-497.
[Note 3: ][ (retour) ] Documents inédits.
En même temps, il se flattait d'être à lui-même sa ressource: pour immobiliser l'Autriche et lui faire contremander ses mesures, il comptait sur le spectacle d'activité et d'irrésistible énergie qu'il donnerait en Espagne. Dans les conseils de l'empereur François, chez tous les gouvernements, chez tous les peuples qui conspiraient contre nous, c'était une opinion répandue que la guerre d'Espagne absorberait longtemps notre attention et nos forces, que de longues années n'en verraient pas la fin. Que cette guerre présumée interminable s'achève en trois mois, qu'en trois mois l'insurrection soit balayée, les Anglais jetés à la mer, le roi Joseph remis sur son trône et le pays plié à nos volontés, que l'Empereur revienne triomphant en France et s'y retrouve en possession de tous ses moyens, l'ardeur et la confiance de l'Autriche ne tiendront pas devant cette réapparition. On la verra s'humilier, rentrer dans l'ordre, s'estimer heureuse de fournir des gages et d'accepter des garanties. Si Napoléon veut frapper vite et fort en Espagne, ce n'est pas uniquement pour venger son affront; il attend de ses victoires un contre-coup accablant au delà du Rhin, et il espère que la soumission de la Péninsule assurera indirectement la tranquillité de l'Allemagne.
L'Espagne domptée, l'Autriche comprimée, Napoléon se trouvera dans la position où il avait espéré se placer au commencement de 1808; il disposera de l'Europe contre l'Angleterre. Dans ce comble de prospérité et de puissance, il pourra enfin négocier utilement la reddition de sa rivale. S'il s'est prêté aux tentatives de paix immédiate concertées à Erfurt, il ne croit guère à leur succès tant que la révolte espagnole et le soulèvement de l'Autriche, en laissant à nos ennemis des alliés et des points d'atterrissement en Europe, les dissuaderont de traiter. Il entend cependant ne pas rompre les pourparlers dès qu'il en aura constaté l'inutilité présente; il les fera durer, trainer, afin de retrouver et de ressaisir ce fil lorsque ses succès militaires et diplomatiques auront remontré à l'Angleterre la nécessité de céder. Si elle s'obstine malgré tout à la lutte, alors le moment sera venu de recourir à ces entreprises écrasantes et gigantesques que Napoléon a ajournées plutôt qu'exclues et qui demeurent invariablement à l'arrière-plan de sa pensée. Pour les exécuter, il se réserve dès à présent quelques moyens, susceptibles de se développer par la suite. Il ne porte pas au delà des Pyrénées toutes les forces qu'il a retirées d'Allemagne, il en achemine une partie vers la mer du Nord et veut reformer un camp de Boulogne, installer en face des Iles Britanniques cette menace permanente. D'autres corps sont dirigés vers les côtes de Provence et d'Italie: ils auront, pour peu que les circonstances s'y prêtent, à inquiéter les ennemis dans la Méditerranée, à prendre contre eux des postes, des bases d'offensive, à tenter de hardis coups de main, jusqu'au jour où d'autres armées, rendues disponibles par la cessation des guerres en Europe, mises à bord de nos escadres reconstituées, iront atteindre l'Angleterre dans toutes les sources de son commerce et de sa puissance, aux colonies, dans l'Amérique, dans l'Orient surtout et dans la vallée du Nil, chemin des Indes. Alors, se retournant vers Alexandre, Napoléon rouvrira devant lui des horizons aujourd'hui obscurcis; l'enivrant d'espérances, le fascinant de son génie, l'enveloppant de sa ruse, il se subordonnera plus étroitement cet allié, l'entraînera à sa suite et en fera l'instrument de ses desseins. Comme toujours, au delà des entreprises auxquelles il met actuellement la main, il en conçoit d'autres, qu'il gradue suivant les nécessités de la lutte et qu'il étage dans l'avenir. Si la soumission de l'Espagne laisse les Anglais en armes, le spectacle de l'Allemagne pacifiée, le blocus continental aggravé, les ports européens plus strictement fermés, auront sans doute raison de leur constance: si les Anglais résistent à tant d'avertissements et d'atteintes, il restera à l'Empereur, pour achever leur désastre, à déchaîner contre eux sur la Méditerranée et l'Orient une tempête d'événements.
C'était à tort toutefois qu'après avoir acheté la connivence passive d'Alexandre, Napoléon fondait encore quelque espoir sur son concours, et les dispositions que le Tsar rapportait d'Erfurt ne répondaient guère à cette attente. Loin de n'admettre d'autre terme à son action que la paix avec l'Angleterre, Alexandre lui assignait des limites plus rapprochées et étroitement marquées. Désormais, il était inébranlablement résolu à se confiner dans le cercle des intérêts individuels et particuliers de la Russie, à ne s'en plus écarter; il se bornerait à terminer les deux guerres qui lui étaient personnelles, celles dont le pacte d'Erfurt avait à l'avance prévu et spécifié les résultats, à arracher la Finlande aux Suédois et aux Turcs les Principautés. Encore eût-il préféré devoir ces conquêtes à la résignation des vaincus plutôt qu'à des efforts renouvelés, s'épargner la nécessité de combattre à nouveau et de verser le sang. En Finlande, une trêve avait été conclue, mais l'inflexibilité du roi Gustave IV, poussée jusqu'à la déraison, ne permettait point d'espérer qu'il consentît au sacrifice d'une province avant d'avoir épuisé ses dernières ressources. De ce côté, Alexandre prévoyait que ses armes auraient à porter des coups sensibles et peut-être accablants. En Orient, il s'était engagé vis-à-vis de Napoléon à ne reprendre les hostilités qu'après trois mois; il emploierait ce temps à négocier avec les Turcs, à réunir un congrès, à tenter un essai de pacification sur la base de la cession des Principautés. Si la Porte se refusait à cet abandon, il recommencerait la guerre, porterait sur le Danube toutes ses forces disponibles, mais n'entendait en distraire aucune part pour menacer la frontière autrichienne et faire au profit de Napoléon la police de l'Allemagne. En général, dans les questions où les termes et l'esprit des traités réclamaient sa coopération, il s'acquitterait en procédés courtois plus qu'en services effectifs: il fournirait un inépuisable contingent de paroles aimables, de déclarations tendres, de professions enthousiastes, mais en tout accorderait à Napoléon l'amitié du Tsar plus que l'appui de la Russie. Restant en guerre contre les Anglais, se privant de tout commerce direct avec eux, il ne participerait plus autrement à une lutte où il ne se reconnaissait qu'un intérêt secondaire. Quant à reprendre les vastes projets dont on s'était entretenu l'an passé, à remettre en question le démembrement de la Turquie, il s'était fait une règle de demeurer sourd à toute suggestion de ce genre [4]. À jamais, il avait détaché son esprit de ces conceptions tentatrices et décevantes, et définitivement il avait laissé retomber le voile sur les perspectives qui l'avaient un instant ébloui. Au dehors, il s'interdisait désormais d'avoir de l'imagination.
[Note 4: ][ (retour) ] Rapport n° 12 de Caulaincourt à Napoléon, 15 février 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.
Pour lui, le roman de l'alliance était fini; dans cet accord, il ne voyait plus qu'une opération où il entendait soigneusement limiter ses risques et réaliser des bénéfices prévus et évalués à l'avance; ces résultats obtenus, il s'enfermerait chez lui, s'abstiendrait de toute entreprise extérieure, se retirerait en quelque sorte de l'Europe dans ses frontières mieux tracées et largement étendues.
Son ambition se tournait vers l'intérieur, et c'était là maintenant qu'il se cherchait des triomphes. De tout temps, le doux autocrate s'était proposé de marquer son règne par des innovations bienfaisantes, d'initier plus complètement son peuple à la civilisation européenne, de relever le niveau intellectuel et moral de toutes les classes, et où Pierre le Grand n'avait créé qu'une puissance, de faire une nation. Ce projet généreux avait enchanté sa jeunesse; plus tard, dans les années qui avaient suivi son avènement, il s'était composé un ministère secret, un conseil intime avec lequel il aimait à s'entretenir et à raisonner de la réforme; mais son ardeur spéculative n'avait abouti alors qu'à de rares et incomplètes mesures; c'était surtout pour lui le délassement d'autres travaux, un moyen de se reposer de la réalité dans le rêve. Il avait le cœur d'un réformateur, il n'en avait point le caractère: toujours, devant l'immensité et les difficultés de la tâche, ses résolutions avaient faibli; il lui avait manqué l'énergie nécessaire pour se mettre à l'œuvre et le courage d'entreprendre. Voici pourtant qu'un homme lui était apparu dans lequel il avait reconnu ses propres aspirations, mieux définies, plus précises, plus susceptibles de se traduire sous une forme concrète et tangible. À mesure qu'il connaissait davantage Spéranski et le rapprochait de lui, il sentait mieux que ce ministre sorti du peuple, étranger à tout esprit de caste, pourrait le compléter, devenir son secours et sa force. Ardent et mystique penseur, Spéranski avait de plus la faculté et le besoin d'agir, la vaillance allègre qu'il faut pour s'attaquer aux préjugés, pour guerroyer contre les abus, la persévérance dans l'effort et la volonté d'aboutir. Appuyé sur lui, Alexandre espérait réaliser l'œuvre à laquelle il mettait sa gloire. Dans les années qui vont suivre, il ne cessera d'élever Spéranski; sous le titre de secrétaire du conseil d'empire, il en fera une sorte de ministre universel, investi en tout du droit d'initiative et de proposition. Désormais, une étroite intimité de pensée, une parfaite unité de vues, une collaboration de tous les instants s'établissent entre le souverain et le ministre, et l'influence de Spéranski se retrouve dans tout ce qu'Alexandre conçoit ou exécute.
Spéranski n'avait qu'en politique intérieure le goût des expériences hardies et risquées; il poussait son maître à s'absorber dans les soins de l'administration et pensait que la Russie devait se régénérer elle-même avant de s'épandre au dehors. Il appréciait pourtant et voulait conserver l'alliance, mais il y voyait pour son pays moins un instrument de conquête qu'un moyen d'éducation. Par elle, il espérait nouer des rapports intellectuels entre les deux peuples, se mettre lui-même en mesure d'étudier nos lois, nos institutions, ceux qui en avaient été les auteurs, la nation enfin qui avait soulevé le monde par ses idées avant de le bouleverser par ses armes. À Erfurt, il s'était montré attentif, curieux, interrogateur: il eût voulu tout connaître de la France, de l'homme extraordinaire qui la gouvernait, et il essayait de s'assimiler, avec l'esprit des philosophes, la méthode de Bonaparte. Alexandre lui-même, moins ami de l'Empereur que par le passé, décidé à se raidir contre les exigences et les séductions de sa politique, restait son disciple convaincu, en ce qui concernait le gouvernement et l'ordre intérieur des États. Il demeurait sous l'impression des instants passés à Erfurt; le souvenir des paroles recueillies, des exemples donnés, des enseignements que Napoléon lui avait dispensés avec une verve prodigue, le recherchait et l'obsédait; il subissait encore l'ascendant et comme l'oppression de cette grande pensée. De là, chez le Tsar et son ministre, une propension invincible à se chercher en France des sujets d'étude et d'imitation; de là l'empreinte que portent leurs créations diverses, leur sénat, leur conseil d'empire, leurs institutions judiciaires, administratives, financières, scolaires, toutes d'origine napoléonienne, inspirées de l'esprit latin et brusquement implantées sur un sol mal préparé à les recevoir. À mesure qu'Alexandre s'éloigne moralement du conquérant, il s'attache à étudier de plus près en Napoléon le législateur, le constructeur d'État: il cherche à lui emprunter ses secrets, ses procédés, et, pour transformer la Russie, se met à l'école du glorieux despote qui a refait la France.
Tout entier à cette œuvre de réorganisation et de progrès, Alexandre n'avait qu'une crainte, c'était que les affaires de l'Europe, dont il entendait autant que possible se départir, vinssent le réclamer et le reprendre. Il n'échapperait pas à cette diversion si la guerre, confinée aujourd'hui en Espagne, se rapprochait de lui, se rallumait au centre du continent, entre la France et l'Autriche. Aussi désirait-il prolonger la paix en Allemagne, voyant en elle une condition indispensable de la tranquillité présente et de la sécurité à venir de la Russie. Non qu'il tînt pour bon et définitif le régime imposé à l'Europe: il le haïssait en secret, mais jugeait qu'aujourd'hui tout effort pour le modifier n'aboutirait qu'à l'aggraver, à faire peser plus durement sur tous la loi du vainqueur. Puis, l'entrée en campagne de l'Autriche le mettrait dans le cas de tenir les engagements défensifs qu'il avait contractés avec la France et au prix desquels il avait acquis la rive gauche du Danube. Il lui faudrait se soustraire à une obligation positive ou participer à de nouvelles spoliations, opter entre sa parole et sa conscience. Son vœu sincère était donc que l'Autriche s'apaisât. Seulement, persistant à s'abuser sur le caractère des armements exécutés dans cet empire, il n'y voyait que l'effet de la peur, l'affolement d'une nation qui se croit menacée et se met instinctivement en défense. Il restait convaincu qu'à la brusquer et à la malmener il ne gagnerait rien sur elle; il ne comprenait point qu'en se montrant disposé à la guerre, il s'épargnerait la douleur de la faire. Ayant tenu aux Autrichiens, à Erfurt, un langage empreint de bienveillance et de cordialité, il répugnait à changer de ton vis-à-vis d'eux et se persuadait toujours qu'il les déterminerait à désarmer, à abjurer toute pensée d'offensive, en leur répétant qu'il ne permettrait à personne de les attaquer.