Si la cour de Vienne continuait, malgré ces paroles réconfortantes, à provoquer le conflit, il l'avertirait amicalement et s'interposerait en médiateur officieux. Sans doute, elle ne refuserait point de confier ses intérêts et le soin de sa dignité au monarque qui l'aurait toujours ménagée, à celui qui aimait à se poser en arbitre chevaleresque des différends, en juge d'honneur entre les nations, et qui se piquait moins d'être le souverain d'un puissant État que le premier gentilhomme d'Europe. Dans tous les cas, il n'aurait recours à la menace qu'à la dernière extrémité; il craignait, s'il se prêtait trop tôt et trop docilement aux désirs de l'Empereur, de l'encourager lui-même à assaillir l'Autriche; il croyait devoir protéger cette puissance contre elle-même, contre ses propres emportements, mais surtout contre une ambition toujours en quête de proies nouvelles. Il agirait de même envers la Prusse. Sans armée, sans argent, sans frontières, cet État semblait dans l'impuissance de rien entreprendre, mais l'horreur même de sa situation, jointe à l'irritation des esprits en Allemagne, laissait parfois craindre de sa part quelque tentative désespérée. Alexandre ne pousserait pas plus à la rébellion la Prusse que l'Autriche; il lui recommanderait la patience, mais aurait pour elle des attentions, des douceurs, et lui laisserait comprendre qu'il ne tolérerait jamais son écrasement. Il conserverait ainsi les derniers restes de l'ancienne Europe; il s'assurerait des droits à la gratitude des deux puissances qu'il aurait peut-être à requérir un jour, si des conjonctures plus propices, impossibles à prévoir actuellement, lui fournissaient l'occasion de rétablir sur le continent l'équilibre des forces et la prédominance morale de la Russie; en attendant, il resterait l'allié de Napoléon, sans renoncer à se faire le consolateur de ses ennemis.

Dès son départ d'Erfurt, ces deux faces de sa politique se révèlent et s'accusent. Ramenant à sa suite M. de Caulaincourt, il lui adresse à toute occasion d'affectueuses paroles qui doivent dépasser l'ambassadeur et aller jusqu'au maître. Il semble se retourner vers l'allié dont il vient de se séparer, pour lui adresser des signes d'intelligence et d'amitié. Cependant, traversant Kœnigsberg, il y passe deux jours auprès du roi et de la reine de Prusse et les laisse convaincus que la Russie, dans certains cas, peut devenir leur appui et leur sauvegarde. Plus loin, il a un souvenir pour le ministre français qui à Erfurt l'a averti de se défier, qui a pris secrètement son parti et approuvé ses résistances: il paye à Talleyrand le prix de cette défection. S'arrêtant à Mittau, il y fait décider le mariage de la princesse Sophie-Dorothée de Courlande, la future duchesse de Dino, avec un neveu du prince de Bénévent: le nom de celui-ci revient souvent sur ses lèvres, accompagné d'épithètes louangeuses: «On révère votre bon esprit, écrit Caulaincourt à Talleyrand, on aime votre personne... l'Empereur daigne me demander souvent de vos nouvelles et honore d'un constant intérêt la famille qu'il vous a donnée [5].» Après avoir acquitté une dette de reconnaissance et joui du plaisir de faire des heureux, Alexandre remonte dans le Nord à pas comptés, prend son temps pour revenir dans sa capitale et remettre la main aux affaires de l'État, tandis que Napoléon, revenu d'Erfurt à Paris d'un trait, ne rentre dans son empire que pour le traverser et voler en Espagne.

[Note 5: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, 150. Caulaincourt se tenait en correspondance assez suivie avec Talleyrand, dont il ignorait les relations clandestines avec les cours de Russie et d'Autriche.

II

En quittant l'Empereur, Alexandre lui avait laissé son ministre des affaires étrangères, le comte Roumiantsof, l'homme d'État qui, après Spéranski, avait le plus de part à sa confiance et approchait le plus près de sa pensée. Roumiantsof devait s'établir à Paris pour quelque temps, afin d'y suivre conjointement avec notre ministre des relations extérieures M. de Champagny, la négociation de paix à laquelle avait été invitée l'Angleterre. Il précédait le nouvel ambassadeur de Russie, le prince Kourakine, désigné pour remplacer le comte Tolstoï, rendu à sa vocation militaire. En attendant Kourakine, Roumiantsof représenterait le Tsar à Paris, sans discontinuer ses fonctions ministérielles.

En lui, Napoléon voyait moins un intermédiaire avec les Anglais qu'un trait d'union avec la Russie. S'il réussissait à séduire Roumiantsof et à le capter, ne pourrait-il s'en servir pour gouverner et vivifier l'alliance? Il ordonne donc que tout soit mis en œuvre pour charmer le ministre voyageur, que le séjour de Paris lui soit rendu fertile en agréments, fécond en satisfactions, que tous ses goûts y soient caressés et flattés. Roumiantsof est épris d'art et de littérature, c'est un érudit et un curieux; il faut que nos musées, nos collections, nos établissements scientifiques s'ouvrent largement devant lui: il sera bon de lui en détailler les beautés, de lui en expliquer l'organisation; tout objet qu'il aura paru remarquer lui sera généreusement offert. Il a la passion des livres: on lui composera une bibliothèque d'ouvrages rares. L'Empereur veut qu'il se plaise à Paris, qu'il y prenne ses habitudes, qu'il y prolonge volontairement sa mission. Il l'y installe, le confie à ses ministres, le recommande à leur sollicitude, puis, après un rapide coup d'œil sur l'intérieur de l'Empire, va prendre au delà des Pyrénées le commandement de ses armées et les mettre en action.

En Espagne, il est vainqueur partout où il rencontre l'ennemi et peut l'aborder; ses étapes se comptent par des batailles gagnées. Contre les cent mille hommes de troupes réglées que lui oppose l'insurrection, il refait en grand la manœuvre d'Austerlitz; après avoir laissé les ennemis s'avancer sur ses deux flancs, affaiblir leur ligne en la prolongeant, il pousse contre leur centre, l'enfonce à Burgos, se rabat sur leur gauche, qu'il fait sabrer à Tudela par le maréchal Lannes, tandis que Soult se charge de la droite et la disperse au combat d'Espinosa. Peu après, la charge de Somo-Sierra dégage la route de Madrid. Le 4 décembre, l'Empereur est maître de cette capitale, dédaigne d'y entrer et se borne à y rétablir l'autorité de son frère. La guerre eût été finie, si nous n'avions eu affaire qu'à un gouvernement, si le peuple ne fût resté debout dans toutes les provinces, pour renouveler la lutte. Les armées régulières de l'Espagne ont été battues et pulvérisées: d'autres armées naissent de cette poussière, et la résistance se perpétue en se disséminant. Au moins Napoléon espère-t-il employer le temps qui lui reste à passer dans la Péninsule en frappant un grand coup sur l'armée anglaise, sortie du Portugal et aventurée en Castille; par un ensemble d'opérations concentriques, il se dispose à l'envelopper et à la prendre. Malheureusement, la fortune moins complaisante ne lui ménage plus l'occasion de succès décisifs et surtout ne lui permet plus d'achever ses victoires. Se rejetant brusquement en arrière, l'armée du général Moore échappe au filet et se dérobe à un désastre. Napoléon se jette aussitôt sur ses traces, la serre de près dans les montagnes de la Galice, lui prend ses traînards, ses bagages, ses magasins, la pousse furieusement vers la côte, où il espère l'anéantir avant que des vaisseaux anglais en aient recueilli les débris. Cependant, peut-il s'égarer longtemps dans cette extrémité lointaine de la Péninsule, privé de communications régulières avec la France, absent en quelque sorte de l'Europe? Un soir, pendant une halte, des courriers le rejoignent à travers mille périls; à la lueur d'un feu de bivouac, il lit les dépêches qui lui sont présentées, et aussitôt une vive préoccupation se peint sur ses traits [6]. D'importantes nouvelles le rappellent en arrière: sur divers points de l'Europe, les événements ont marché; l'Angleterre, l'Orient, l'Autriche surtout, la Russie enfin réclament son attention et peuvent lui commander d'immédiates résolutions. On le voit alors s'arracher à la poursuite des Anglais, laisser à Soult le soin d'achever leur déroute, rétrograder sur Benavente, puis sur Valladolid: dans cette ville, où il «peut recevoir les estafettes de Paris en cinq jours [7]», il s'arrête, s'établit et, tournant le dos à l'Espagne, fait front à l'Europe.

[Note 6: ][ (retour) ] Mémoires du duc de Rovigo, IV, 27.

[Note 7: ][ (retour) ] Corresp., 14684.

Les nouvelles qu'il avait reçues en route, celles qui lui parvinrent à Valladolid, portaient d'abord que les Anglais mettaient à l'ouverture des pourparlers certaines conditions que repoussaient son ambition et son orgueil. Ils exigeaient que l'Espagne insurgée fût admise au débat, par l'organe de ses juntes, et traitée en puissance reconnue [8]. En même temps, l'Autriche semblait de plus en plus disposée à se déclarer pour eux, et l'avis de ses agitations, de ses mouvements, arrivait de toutes parts.