[Note 8: ][ (retour) ] Id., 14643.
C'est d'abord notre ambassadeur à Vienne, le général Andréossy, qui signale un mauvais vouloir persistant et des apprêts de guerre. Tandis que le cabinet se dérobe toujours à la reconnaissance du roi Joseph et refuse de fournir ce gage, les réserves et les milices, soi-disant convoquées pour une période d'exercices et de manœuvres, sont retenues sur pied, et toutes les forces de la monarchie demeurent mobilisées. Andréossy ne se prononce pas encore sur le caractère offensif de ces mesures, mais il constate dans la société une recrudescence de passions hostiles et surprend partout l'écho de colères qui s'enhardissent. Les salons lui déclarent la guerre; ils l'ont toujours traité en suspect; ils le traitent aujourd'hui en ennemi. Les ministres l'évitent; quant à l'Empereur, il ne lui adresse que de brèves et sèches paroles, toujours les mêmes, auxquelles l'ambassadeur répond sur le même ton: «Sa Majesté, écrit Andréossy à la date du 13 décembre, m'a demandé, suivant son usage: Que fait votre maître?--Réponse: Je n'en ai de nouvelles que par les feuilles publiques, mais je le crois à cheval. La conversation ne s'est pas engagée plus avant [9].»
[Note 9: ][ (retour) ] Andréossy à Champagny. Cette dépêche, comme tous les autres extraits de la correspondance d'Autriche que nous citons dans ce chapitre et le suivant, est tirée des archives des affaires étrangères, Vienne, 381 et 382.
La cour de Vienne, il est vrai, vient de renvoyer à Paris son ambassadeur, le comte de Metternich, absent depuis l'été. Comme toujours, Metternich tient un langage doucereux et vague; il multiplie les protestations pacifiques; mais dès qu'on le presse un peu, dès qu'on cherche à obtenir un gage des intentions qu'il annonce, son embarras se trahit. Pour le pénétrer, M. de Champagny lui a demandé s'il apportait la reconnaissance des nouveaux rois: «silence de M. de Metternich. Il a cependant senti qu'il fallait aborder la seule affaire qui existe maintenant entre les deux gouvernements, et, après un petit moment de préparation, il a commencé, avec l'air le plus embarrassé du monde, une phrase qu'il n'a pas finie. Il s'est repris pour en commencer, sans la finir davantage, une seconde, puis une troisième, puis une quatrième, et après une suite de mots qui n'avaient aucun sens, il est arrivé à me dire: Mais... mais... le général Andréossy a déclaré cette forme inadmissible. J'ai compris qu'il voulait excuser le refus ou le retard de la reconnaissance... Je dois dire à Votre Majesté que je n'ai jamais vu à M. de Metternich, qui a ordinairement un ton aisé et positif, tant d'embarras dans la contenance et un langage aussi confus et aussi entortillé [10].»
[Note 10: ][ (retour) ] Champagny à l'Empereur, 3 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1675.
De cet entretien, le secrétaire d'État français emporte la conviction que la cour de Vienne n'attend «que le moment d'oser». Attendra-t-elle ce moment, «comme les peureux», jusqu'à ce qu'il soit passé? C'est l'espoir du ministre, mais sa confiance dans un défaut d'énergie chez l'adversaire est démentie par d'autres rapports. Des observateurs placés sur les flancs de l'Autriche, nos agents à Trieste, en Bavière, en Saxe, signalent dans les provinces frontières des armements fiévreux, précipités, des préparatifs d'entrée en campagne. Déjà, dans toutes les parties de l'Europe, la diplomatie viennoise lève le masque, fait cause commune ouvertement avec les Anglais, et ce concert d'intrigues démontre que la maison d'Autriche, passée à la solde de nos ennemis, va exécuter en leur faveur une nouvelle diversion.
Pour faire face à un assaut plus probable, à un danger plus imminent, l'Empereur ordonne de Valladolid des levées et quelques mouvements. Il renforce les corps laissés en Allemagne, rapproche l'un d'eux du Danube, envoie à Eugène un plan pour la défense de l'Italie; il invite les princes de la Confédération rhénane à compléter leurs contingents, sans les rassembler encore; il prépare enfin, annonce son retour à Paris, et fait remonter vers les Pyrénées quelques détachements de sa garde [11].
[Note 11: ][ (retour) ] Corresp., janvier 1809.
Ces mesures, il est vrai, ne sont prescrites qu'à titre de précautions: elles seront révoquées si l'Autriche se calme, et même l'Empereur ne se résout pas dès à présent à faire refluer vers le Nord toutes les troupes qu'il a destinées à la soumission définitive de l'Espagne et à des entreprises directes contre l'Angleterre. Ce sont ces dernières surtout qui restent son espoir secret et sa pensée de prédilection. À demi tourné vers l'Autriche, il ne détache pas tout à fait son regard des contrées où l'Angleterre lui donne prise et s'offre à découvert: son attention reste partagée entre la ligne du Rhin et des Alpes, où il lui faut se mettre en défense, l'Espagne, où il presse le siège de Saragosse et organise une expédition contre l'Andalousie, la Méditerranée enfin et l'Orient, où le ramènent d'audacieuses velléités d'offensive. L'Orient le sollicite à nouveau, en paraissant se rouvrir de lui-même à une intervention. Les courriers qui ont annoncé les dispositions menaçantes de l'Autriche ont en même temps donné l'avis d'une révolution de plus à Constantinople. Le vizir Baïractar, qui durant quelques mois a montré et incarné l'autorité aux yeux des Ottomans, vient de périr dans une sédition, sous les débris de son palais en flammes; plus que jamais, la soldatesque fait la loi, et ce progrès dans l'anarchie semble rapprocher pour la Turquie l'heure fatale de la dissolution. En prévision de cet écroulement, le moment n'est-il pas venu de réserver et d'occuper certaines positions d'un intérêt majeur pour la lutte finale contre l'Angleterre? En même temps que Napoléon signe l'appel aux souverains de la Confédération, il ordonne à Toulon un rassemblement de forces navales; il décrète qu'il aura dans ce port, au 1er mars, une escadre de soixante-quinze voiles, prête à porter «dans un point quelconque de la Méditerranée» trente-deux mille hommes, équipés et munis pour une expédition lointaine [12]. Ostensiblement, ces préparatifs sont dirigés contre la Sicile, mais l'Empereur confie à son ministre de la marine qu'il assigne à la flotte «une destination plus importante [13]: il vise la Sicile et frappera ailleurs. Est-ce Alger qui le tente, ou l'Égypte, cette Égypte qu'il a rêvé tant de fois de ressaisir, d'où il pourra exclure les Anglais de la Méditerranée orientale, les dominer en Asie et les menacer aux Indes? Sans livrer encore le secret de ses intentions, il laisse entrevoir de vastes projets: «Cette escadre de la Méditerranée, écrit-il à Decrès, m'intéresse au delà de ce que vous pouvez penser [14].» Deux divisions retirées d'Allemagne l'année précédente, celles de Boudet et de Molitor, seront appelées à former le corps expéditionnaire, si elles n'ont à se reporter dans le Nord. En attendant que la situation se dessine, Napoléon les retient près de Lyon, d'où elles pourront remonter dans la direction du Rhin ou descendre vers la mer. Il ne s'arrachera qu'à la dernière extrémité, en cas de nécessité absolue, à son duel avec l'Angleterre pour «se battre sans raison [15]» contre l'Autriche, et, tout en voyant approcher une nouvelle guerre dans le centre de l'Europe, en se préparant à la soutenir, il ne se résigne pas encore à ne pouvoir l'empêcher.
[Note 12: ][ (retour) ] Corresp., 14630, 14669, 14675, 14676, 14677.