[Note 13: ][ (retour) ] Id., 14665.

[Note 14: ][ (retour) ] Id., 14630.

[Note 15: ][ (retour) ] Id., 14864.

C'est qu'il n'a pas renoncé à s'aider de la Russie pour contenir et paralyser l'Autriche. Plus que jamais, il remarque que cette puissance écarte de ses prévisions l'hypothèse d'un concert effectif entre les deux empereurs. Faux calcul évidemment, puisque Alexandre a contracté à Erfurt des devoirs positifs et s'est obligé à nous secourir en cas d'attaque. Seulement, comme le Tsar n'a pas suffisamment manifesté ses intentions, l'erreur où l'on est à Vienne s'explique, demeure plausible, et c'est dans un doute persistant sur l'attitude finale de la Russie que Napoléon surprend toujours le secret de l'audace autrichienne.

À cet égard, la correspondance de Vienne fournissait des indices et des preuves. Andréossy, il est vrai, non plus que l'Empereur, ne pouvait connaître les motifs principaux qui fondaient la confiance de l'Autriche; il ignorait les propos d'Alexandre à Erfurt et les confidences traîtresses de Talleyrand. Mais, sans compter ces causes de rassurance, l'Autriche en avait d'autres, et celles-ci se montraient au grand jour. Entre la société de Pétersbourg, foncièrement hostile à la France, acharnée à ébranler l'œuvre de Tilsit, et l'aristocratie viennoise, il y avait communauté affichée de passions, de rancunes, d'espérances, accord pour l'intrigue, et la coalition des salons semblait précéder celle des gouvernements.

En Autriche, si le Tsar avait ses représentants, la Russie mondaine et opposante avait aussi les siens, et ceux-ci tenaient à Vienne une place considérable. C'étaient un certain nombre de Russes haut placés, hommes en vue, femmes élégantes, qu'une hostilité trop prononcée à la politique française d'Alexandre avait éloignés de Pétersbourg et qui étaient venus apporter sur les rives du Danube leurs passions et leur langage d'émigrés. Ce groupe d'exilés volontaires, trait d'union entre les deux capitales, avait pour chef le comte André Razoumowski, «le plus haut et le plus fat des hommes [16]». Ambassadeur du Tsar en Autriche jusqu'en 1807, Razoumowski y avait été l'agent principal et le moteur des coalitions. Après Tilsit, relevé de ses fonctions, il s'était entêté dans les haines que son maître semblait avoir répudiées: il était resté à Vienne, et là, grâce à une situation puissamment établie, il avait organisé et menait avec éclat sa guerre privée contre la France. Les salons de ses compatriotes, où il trônait et donnait le ton, s'ouvraient exclusivement à nos ennemis; la haute noblesse du pays, les chefs de l'administration, y venaient chaque soir et, dans ce milieu, recueillaient des paroles d'encouragement. Loin d'apaiser l'ardeur guerroyante de l'Autriche, les membres de la colonie moscovite se plaisaient à l'attiser, en promettant un revirement très prochain dans la politique de la Russie. Suivant eux, de graves événements se préparaient à Pétersbourg; en s'attachant à un système réprouvé par l'opinion et la conscience publiques, Alexandre Ier s'était particulièrement exposé aux dangers qui menacent en tout temps le pouvoir et la vie d'un tsar. Aujourd'hui, disait-on, la patience des mécontents était à bout; une révolution de palais était imminente; cette crise, certains prétendaient l'avoir toujours prophétisée: ils la montraient annoncée de longue date par des avis reçus, par des signes caractéristiques, et rappelaient ces mots écrits par une dame de Moscou à l'une de ses amies de Vienne, dès le début du règne: «Je viens d'assister au couronnement de l'empereur Alexandre; j'ai vu ce prince précédé des meurtriers de son grand-père, côtoyé par ceux de son père et suivi des siens [17]

[Note 16: ][ (retour) ] Documents inédits.

[Note 17: ][ (retour) ] Dépêche d'Andréossy, 13 décembre 1808.

À entendre les plus modérés parmi les Russes de Vienne, sans qu'il soit besoin de recourir aux moyens extrêmes, au «remède asiatique [18]», leur gouvernement rentrerait de lui-même dans ses voies naturelles; l'empereur Alexandre était dégoûté de l'alliance française; ses yeux se dessillaient, la grâce le touchait, et le plus léger effort suffirait pour le rattacher définitivement à la bonne cause. Différents faits semblaient donner raison à ces pronostics. Dans les salons de Vienne, les membres de la légation russe écoutaient sans sourciller les propos les plus vifs contre la France et se gardaient d'y contredire. Après Erfurt, le comte Tolstoï, ancien ambassadeur à Paris, avait passé par Vienne pour se rendre à l'armée du Danube; à Vienne, comme ses sentiments anti-français étaient connus, il avait reçu grand accueil et était devenu pour un temps l'homme à la mode; avec une imperturbable assurance, il s'était alors porté garant de la bienveillance de son gouvernement, et ses paroles avaient paru emprunter à l'éclat de son rang, à ses fonctions passées, à ses attaches connues avec l'entourage intime du Tsar, un caractère presque officiel [19]. Relevant ces divers symptômes, les rapprochant des incidents qui avaient accompagné et suivi l'entrevue d'Erfurt, le cabinet autrichien se refusait plus que jamais à prendre au sérieux l'alliance franco-russe; il n'y voyait qu'un vain épouvantail, une apparence prête à s'évanouir, et même la situation lui avait paru assez favorable pour en venir avec Alexandre à une explication directe. L'un des personnages les plus en vue de l'aristocratie autrichienne, le prince Charles de Schwartzenberg, venait d'être désigné pour aller en qualité d'ambassadeur à Pétersbourg, où l'empereur François n'entretenait depuis quelques mois qu'un chargé d'affaires. Le prince allait partir: on augurait avantageusement de sa mission, et l'on comptait que son éloquence, dissipant les derniers scrupules d'Alexandre, aurait le pouvoir d'achever une conversion déjà fort avancée.

[Note 18: ][ (retour) ] Joseph de Maistre, Mémoires et Correspondance, p. 322.