[Note 19: ][ (retour) ] Dépêches d'Andréossy, 13 et 24 décembre 1808, 15 janvier 1809.

Pour déjouer ces menées, pour couper court à ces espérances, il suffisait pourtant qu'Alexandre, s'il était résolu à tenir ses engagements, s'en exprimât hautement, avec netteté, sur un ton qui n'admettrait ni contestation ni réplique; que la correction, l'énergie de son langage fît taire tous ceux, Autrichiens ou Russes, qui osaient préjuger sa déloyauté; qu'il s'affirmât à la fois maître chez lui et prêt à intervenir avec autorité hors de ses frontières, pour réprimer ou punir toute atteinte à la paix continentale. Napoléon revenait donc à l'idée, vainement poursuivie à Erfurt, d'obtenir d'Alexandre qu'il menaçât l'Autriche. Pour convaincre le Tsar, il disposait désormais d'arguments plus nombreux, plus frappants, fournis par les circonstances. Lors de l'entrevue, l'Autriche n'avait pas encore manifesté par des signes indiscutables sa volonté de combattre; un doute pouvait être légitimement conservé sur ses projets. Mais ce qui s'était passé à Vienne depuis Erfurt, les armements continués, le ton pris par la société, par le cabinet, tout, en un mot, ne prouvait-il pas jusqu'à l'évidence l'intention ferme et préconçue de faire la guerre? L'événement donnait raison à Napoléon contre les scrupules d'Alexandre, et il était difficile d'admettre que ce monarque, à le supposer de bonne foi, se refusât aujourd'hui aux démarches dont il avait naguère contesté l'utilité.

Ce service, il importait que la Russie nous le rendît au plus vite, avant que l'Autriche se fût livrée à des actes qui la compromettraient irrévocablement; il était indispensable que, dès à présent, les deux cours alliées s'entendissent pour accentuer, pour combiner leur langage, et l'un des motifs qui précipitaient le retour de Napoléon en France, était le désir d'entamer et d'accélérer cette négociation. S'il court de Valladolid à Paris, c'est qu'il veut trouver encore Roumiantsof dans cette capitale. Persuadé désormais de l'inanité des tentatives auprès de l'Angleterre, le ministre russe annonce son départ; il se dit rappelé en Russie par d'impérieux devoirs. Avant qu'il nous échappe, Napoléon veut le voir, lui parler, le convaincre de la nécessité d'agir à Vienne avec force et sans retard [20].

[Note 20: ][ (retour) ] Corresp., 14690.

Dès à présent, avant de quitter l'Espagne, il adresse au Tsar un appel direct. De Valladolid, il fait partir un de ses officiers d'ordonnance, M. de Ponthon, qui s'acheminera en toute hâte vers Saint-Pétersbourg. Cet officier est chargé d'une lettre pour l'empereur Alexandre, où Napoléon se rappelle au souvenir de son allié et lui envoie ses souhaits de nouvel an; il en reçoit une autre pour le duc de Vicence [21]. Dans cette dernière, qui est une instruction pressante, Napoléon prescrit à son ambassadeur de faire sentir à Alexandre l'urgence d'une action diplomatique à deux et en trace le plan. Il faut que le cabinet de Pétersbourg rédige avec Caulaincourt une remontrance commune; cette pièce sera conçue en termes péremptoires; elle portera à l'Autriche sommation de discontinuer ses armements et de se remettre en posture pacifique. Les représentants des deux puissances à Vienne, l'ambassadeur de France et le chargé d'affaires russe, la présenteront ensemble, sous forme de notes identiques. Ils recevront en même temps pour instruction, s'ils ne jugent point pleinement satisfaisante la réponse qui leur sera faite, de quitter Vienne sur-le-champ, de leur propre initiative, d'un même mouvement, sans attendre de nouveaux ordres, et ce départ simultané, que suivront, s'il y a lieu, de plus imposantes mesures, pourra faire réfléchir l'Autriche et lui inspirer une salutaire terreur. [22]

[Note 21: ][ (retour) ] Rappelons que M. de Caulaincourt avait reçu au printemps de 1808 le titre de duc de Vicence.

[Note 22: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt en date du 22 février 1809. Nous rappelons que les lettres de Napoléon à Caulaincourt, pendant la mission de ce dernier en Russie, manquent dans la Correspondance et ne nous sont connues que par les réponses qui s'y réfèrent point par point. Toutes les lettres et tous les rapports de Caulaincourt à l'Empereur, cités dans ce volume, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697, 1698 et 1699.

Déjà et par avance, Napoléon annonce et répand qu'il est sûr de la Russie, que cette cour marche à sa suite, qu'elle envisage la situation comme lui et s'unira à tous ses mouvements. Dans chacune des lettres qu'il dicte pour ses frères, pour son beau-fils, pour les souverains allemands, il associe Alexandre aux sentiments qu'il exprime et lui fait contresigner ses violentes diatribes contre la maison d'Autriche. Il mande à Eugène: «Les nouvelles que je reçois de tout côté me disent que l'Autriche remue; la Russie est aussi indignée que moi de toutes ces fanfaronnades»; à Jérôme: «L'empereur d'Autriche, s'il fait le moindre mouvement hostile, aura bientôt cessé de régner: voilà ce qui est très clair. Quant à la Russie, jamais nous n'avons été mieux ensemble.» Il écrit au roi de Saxe: «Je prie Votre Majesté de me dire ce qu'elle pense de cette folie de la cour de Vienne. La Russie est indignée de cette conduite et ne peut la concevoir.» S'adressant au roi de Wurtemberg, il parle à la fois en son nom et en celui du Tsar: «Nous ne pouvons rien concevoir, dit-il, à cet esprit de vertige qui s'est emparé de la cour de Vienne [23].» Il emplit le monde du bruit de ses effusions avec la Russie, espérant que l'écho va en retentir à Vienne et y porter l'épouvante. Avec une audacieuse assurance, il s'arme contre l'adversaire qu'il veut intimider des résolutions supposées d'Alexandre: avant de les connaître, il les préjuge et les publie.

[Note 23: ][ (retour) ] Corresp., 14715, 14721, 14722, 14731.

Ainsi, jouer de la Russie pour contenir et terrifier l'Autriche, telle redevient sa pensée dominante. À ce but convergent tous ses efforts, et certes n'est-ce point un médiocre sujet d'observation que de le voir, dans cette œuvre de politique préventive, devancer de soixante ans le plus redoutable adversaire que la France ait rencontré devant elle au cours de ce siècle, et en quelque sorte lui tracer la voie. À la veille de nos derniers désastres, en 1870, le ministre qui se fit l'incomparable artisan de la grandeur prussienne, prêt à s'engager contre nous, craignait que l'Autriche mal réconciliée, gardant au cœur l'amertume d'une défaite récente et d'un traitement rigoureux, ne se levât contre lui et ne mît la Prusse entre deux adversaires. Il comprit alors que la Russie, par sa proximité, par sa masse, par son aspect imposant, était mieux à même que quiconque d'exercer à Vienne une action paralysante; il obtint d'elle, en faisant luire à ses yeux le mirage de l'Orient, en la flattant d'avantages plus apparents que réels, qu'elle immobiliserait l'Autriche et la frapperait d'interdit; c'était exactement le rôle que Napoléon, usant de procédés identiques, avait essayé de suggérer au Tsar pendant l'entrevue d'Erfurt, qu'il lui proposait à nouveau en janvier 1809, et c'était à cette épreuve, renouvelée dans des circonstances plus critiques, plus pressantes, qu'il attendait et jugerait Alexandre.