III
Tandis que Napoléon, après trois mois de combats et de marches, ne s'arrachait à la guerre d'Espagne que pour organiser une campagne diplomatique, tandis que l'officier dépêché par lui traversait l'Allemagne pour porter à Pétersbourg le nouveau mot d'ordre de l'alliance, la cour de Russie continuait à s'enfermer dans une sereine et souriante immobilité. Alexandre témoignait invariablement sa gratitude pour les avantages qui lui avaient été promis à Erfurt et ne montrait pas trop d'impatience à les recueillir. Le seul point de son empire où se manifestât quelque activité était la frontière de Suède; de ce côté, les hostilités avaient recommencé, sans prendre un caractère soutenu de force et de vigueur; on parlait d'une expédition contre les îles d'Aland, d'une descente sur les côtes de Suède, mais l'une et l'autre restaient à l'état de projet. Sur le Danube, les lenteurs et le formalisme des Ottomans retardaient l'ouverture du congrès, dont le lieu avait été fixé à Jassy: en attendant l'issue de la négociation, les troupes russes, sous un chef octogénaire, le prince Prosarofski, se tenaient dans leurs cantonnements. Quant à l'Autriche, croyant lui avoir rendu le calme par ses avis, Alexandre jugeait inutile de réitérer ses démarches, se réduisait à une attitude passive, et sa diplomatie à Vienne, comme sa nombreuse infanterie sur le Danube, restait l'arme au pied.
Sa principale occupation et son plaisir étaient toujours de préparer des réformes, de travailler avec Spéranski. Abordant le terrain de la pratique, le souverain et le ministre jetaient les bases d'un vaste établissement d'instruction secondaire; ils réunissaient aussi les éléments d'un recueil de lois uniformes pour tout l'empire; ils voulaient doter la Russie de son code civil. Pour mieux s'astreindre au modèle qu'il s'était proposé, Alexandre s'était mis en rapport «avec nos principaux jurisconsultes et savants [24]», se faisant expédier très régulièrement le compte rendu de leurs travaux. Il prenait Caulaincourt pour intermédiaire de ces relations avec la France pacifique et le tenait au courant de tous ses projets. Jamais, depuis le début d'une éclatante mission, l'ambassadeur n'avait vécu plus près de lui. À tout instant, de courts billets autographes, terminés par des formules cordiales ou familières, mandaient le duc de Vicence au palais; Sa Majesté l'attendait à dîner; elle avait à l'entretenir en particulier; elle désirait le féliciter d'un succès de nos armes ou simplement le voir et prendre de ses nouvelles [25]. Ces faveurs toutes privées ne faisaient point tort aux honneurs publics; ils étaient prodigués en toute circonstance à celui que Pétersbourg appelait l'Ambassadeur tout court, l'ambassadeur par excellence, comme s'il n'eût point existé à ses côtés d'autres représentants. La société, il est vrai, subissait cette situation plutôt qu'elle ne l'acceptait de bonne grâce: elle reprochait à Caulaincourt ses allures dominatrices, son ton d'autorité et de commandement, l'appareil superbe et quasi souverain dont il s'entourait, l'ascendant qu'il paraissait exercer en toutes choses sur l'esprit du monarque: «Bientôt, disait-elle, il rédigera aussi les ukases.» Pourtant, l'hostilité envers la France se traduisait actuellement par des propos frondeurs plutôt que par de violentes révoltes. Dans les salons, le passe-temps préféré était de discuter nos bulletins d'Espagne, d'en contester la véracité, d'annoncer périodiquement des défaites françaises, jusqu'au moment où quelque fait retentissant, comme la prise de Madrid, obligeait les esprits de se rendre à l'évidence et faisait «s'allonger les mines [26]». La société s'occupait beaucoup aussi de ses plaisirs, partageait son temps entre des fêtes nombreuses et quelques intrigues, mêlait les unes aux autres, et la grande affaire de l'hiver était un événement mondain auquel on se plaisait à attacher une signification politique: la venue à Pétersbourg du roi et de la reine de Prusse.
[Note 24: ][ (retour) ] Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.
[Note 25: ][ (retour) ] 9 décembre 1808: «J'avais la plume en main, général, pour vous écrire, lorsque je reçois à l'instant votre lettre. Je voulais vous faire compliment des succès dont me parle le comte Romanzof dans ses dépêches et dont j'ai vu la confirmation dans votre Moniteur. Le comte Romanzof ne peut assez se louer de l'accueil qu'on lui fait. J'espère que tout ira maintenant au gré de nos désirs. Recevez, en attendant, général, l'assurance de toute l'estime que je vous porte. Alexandre.»
15 janvier 1809: «Je suis fâché, général, de vous savoir encore indisposé. J'ai reçu les bulletins. La bataille de Tudela parait avoir été une très belle affaire et amènera sûrement des résultats majeurs. Je suis charmé que les affaires d'Espagne aillent si bien, mais très fâché de votre indisposition. Recevez, je vous prie, général, l'assurance de toute mon estime. Alexandre.»
20 juin 1809: «Faites-moi le plaisir, général, de passer chez moi dans une demi-heure en frac. J'ai quelque chose d'assez intéressant à vous communiquer. A.» Archives nationales, AF, IV, 1698.
[Note 26: ][ (retour) ] Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.
Avant de rentrer dans leur capitale évacuée par nos troupes, Frédéric-Guillaume III et la reine Louise avaient pris le parti de rendre au Tsar les visites que ce prince leur avait faites en 1805 à Berlin et dernièrement à Kœnigsberg; ils s'étaient annoncés à lui pour janvier 1809. Il était difficile de savoir au juste de qui venait l'initiative de cette réunion: chacun se défendait de l'avoir prise et voulait avoir été provoqué. Quoi qu'il en fût, le Tsar se mit immédiatement en mesure de remplir les devoirs de l'hospitalité. Dès que Leurs Majestés Prussiennes eurent franchi la frontière, il leur fit présenter, comme l'annonce et le tribut de la Russie, un splendide cadeau de fourrures; il envoya ensuite ses équipages au-devant d'eux. Tandis que les voyageurs approchaient de la capitale, tout n'y était qu'apprêts de réception et de fêtes. Par un raffinement de délicatesse, avec cette élégance de procédés qui lui était habituelle, Alexandre voulait que le couple désolé, rendu par le malheur plus digne d'égards, trouvât dans ses États un accueil prévenant, magnifique, plus conforme à la grandeur passée des Hohenzollern qu'à leur fortune présente, et les souverains allemands allaient être traités à Pétersbourg comme si la Prusse eût gagné la bataille d'Iéna.
En aucun temps, l'opinion n'a admis que les souverains pussent se déplacer uniquement par convenance ou plaisir; elle attribue à leurs voyages de secrets mobiles et en tire d'infinies conséquences. Dans le cas présent, si Frédéric-Guillaume et la Reine se rendaient à Pétersbourg, n'était-ce point pour émouvoir et attendrir le Tsar sur leur sort, pour le ramener à leur cause, c'est-à-dire à celle des rois opprimés et torturés par Napoléon? Dans cette visite, concordant avec le départ de Schwartzenberg pour la capitale russe, chacun voulait voir un nouvel et plus pressant effort de l'Allemagne pour arracher Alexandre à l'alliance française. Nos agents avaient beau protester contre cette interprétation et répéter par ordre «que le voyage du roi de Prusse n'avait rien qui pût déplaire à Sa Majesté, qu'il ne pouvait produire aucun mauvais effet [27]», on n'attribuait à leurs paroles que la valeur contestable d'un démenti officiel. À Pétersbourg, nos ennemis se réjouissaient du voyage, nos rares amis s'en inquiétaient; Caulaincourt témoignait quelque humeur et s'armait de vigilance.
[Note 27: ][ (retour) ] Instructions de Champagny à Andréossy, 26 janvier 1809.
Ce qui ajoutait à ses craintes, c'était qu'Alexandre avait fait preuve tout récemment d'un intérêt renouvelé pour la Prusse, et pris sa défense avec une chaleur presque indignée. À Erfurt, pour complaire à son allié, Napoléon avait accordé à la Prusse un rabais de vingt millions sur l'indemnité de guerre. Cette remise allait être sanctionnée par un accord en préparation entre les cours de Paris et de Kœnigsberg, mais Napoléon, toujours dur à la Prusse, gâtait son bienfait en l'entourant de restrictions et d'exigences. Il prétendait assujettir le vaincu à payer l'intérêt des sommes restant dues, à solder certains frais occasionnés par l'occupation des trois places de sûreté, charges imprévues qui diminueraient d'autant l'allégement de la Prusse: la France reprenait en sous-main une partie de ce qu'elle avait paru généreusement accorder. Dans ces rigueurs vexatoires, Alexandre voyait un défaut d'égards vis-à-vis de lui-même et presque un manque de foi; il s'en était plaint à Caulaincourt sur un ton de reproche et d'amertume qui ne lui était pas habituel: «L'Empereur m'a promis, disait-il, mandez-lui que j'en appelle à sa parole... J'attends de son amitié que les choses seront rétablies dans le sens et dans l'esprit de ce qui a été convenu à Erfurt. Je tiens positivement à cela. Je suis fidèle observateur de mes engagements: l'empereur Napoléon doit de même tenir les siens. Il ne faut pas, pour quelques écus arrachés à des gens qui sont déjà plus que ruinés, porter atteinte aux souvenirs que me laisse notre entrevue... J'ai été l'intermédiaire d'un bienfait, je réclame donc la parole qu'on m'a donnée [28].» Lorsque l'Empereur aurait satisfait à sa demande, il cesserait, disait-il, de s'intéresser à la Prusse et de penser à elle; mais la vivacité de son langage semblait témoigner d'une inclination persistante pour le royaume dont l'infortune attristait sa conscience.