[Note 28: ][ (retour) ] Rapport n° 4 de Caulaincourt, 20 décembre 1808.
Puis, pour le regagner, la Prusse amoindrie et ruinée ne disposait-elle point d'un moyen plus puissant parfois que l'appareil de la force? La beauté, la grâce de la reine Louise ne produiraient-elles pas à Pétersbourg leur effet habituel? Jadis, Alexandre n'avait pas échappé à l'enchantement: aujourd'hui, il paraissait d'autant plus exposé à le subir que son cœur semblait vacant. Depuis quelque temps, il y avait refroidissement dans ses rapports avec la femme qu'il aimait de longue date, avec celle que Savary et Caulaincourt avaient militairement nommée dans leurs dépêches «la belle Narischkine». Cette dame avait passé l'automne hors de Pétersbourg, en Courlande, et l'on avait remarqué qu'Alexandre, en revenant d'Erfurt, ne s'était point détourné de son chemin pour la voir. L'absence de la favorite avait même paru rapprocher l'Empereur de l'Impératrice et rendu à celle-ci «tous ses droits [29]»; les amis de la souveraine régnante avaient indiscrètement célébré cette reprise d'intimité conjugale, et le bruit en était venu jusqu'à Napoléon. Affectant pour le bonheur privé et les satisfactions de son allié la plus extrême sollicitude, l'Empereur n'avait point pour habitude de l'exhorter à la vertu et ne négligeait pas, au besoin, de pourvoir à ses distractions [30]; il avait cru néanmoins devoir féliciter Alexandre à mots couverts d'un événement qui pouvait assurer à ce prince une descendance directe: dans sa lettre du 14 janvier, il avait mis cette phrase: «Votre Majesté veut-elle me permettre de lui souhaiter une bonne santé et un beau petit autocrate de toutes les Russies [31]?» Cependant, pour quiconque observait de près le ménage impérial, il était aisé de se convaincre que la réconciliation n'avait qu'un caractère officiel et de convenance, que l'union des cœurs ne se referait pas, qu'un long passé d'indifférence les avait à jamais séparés et glacés. L'Impératrice, persistant dans sa nonchalance hautaine, dédaignait le moindre effort pour fixer son mari; même, disait-on, elle voyait approcher la reine de Prusse non seulement sans jalousie, mais avec quelque plaisir, et Joseph de Maistre, qui continuait d'assister en observateur pénétrant au spectacle de Pétersbourg, expliquait par la politique cette surprenante abnégation: «L'incomparable dame, disait-il, ayant pris son parti sur un certain point, ne voit plus dans l'événement en question qu'un moyen d'arracher le maître à un parti qu'elle abhorre [32].» Tout conspirait donc à livrer Alexandre aux séductions de l'aimable princesse qui venait l'implorer: la reine Louise n'allait-elle point remporter auprès de lui le triomphe que Napoléon lui avait si délibérément refusé, et trouver à Pétersbourg sa revanche de Tilsit?
[Note 29: ][ (retour) ] On dit de Pétersbourg, transmis par l'ambassadeur avec ses lettres et rapports du 5 novembre 1808.
[Note 30: ][ (retour) ] À Erfurt, une actrice de la Comédie française, mademoiselle Bourgoing, avait été remarquée d'Alexandre; l'hiver suivant, elle reçut un congé pour se rendre à Pétersbourg.
[Note 31: ][ (retour) ] Lettre publiée par M. Tatistcheff. Alexandre Ier et Napoléon, p. 467.
[Note 32: ][ (retour) ] Corresp., III, 172.
Le Roi et la Reine arrivèrent le 7 janvier, avec les princes Guillaume et Auguste de Prusse. L'entrée fut solennelle; toute la garnison, quarante-cinq mille hommes environ, était sous les armes et faisait la haie. Malgré la rigueur du froid, l'empereur Alexandre voulut accompagner à cheval, avec le Roi et les princes, la voiture de la Reine. Au palais d'Hiver, les souverains prussiens furent accueillis par les deux Impératrices avec une grâce recherchée; au fond des appartements somptueux qui lui avaient été préparés, la reine Louise trouva une surprise délicatement ménagée et le moyen de remonter magnifiquement sa garde-robe: «douze robes de chaque espèce, du meilleur goût et de la plus grande richesse, ainsi que les douze plus beaux châles qu'on ait pu réunir [33].»
[Note 33: ][ (retour) ] «Les mauvais plaisants de la ville, ajoute Caulaincourt, disent que c'est l'espoir de ces cadeaux qui l'a attirée.» On dit et nouvelles, janvier 1809. Les correspondances de l'époque sont pleines d'allusions souvent cruelles à la gêne matérielle où se trouvaient réduits le roi et la reine de Prusse.
Les jours suivants, on visita la ville, étincelante sous sa parure d'hiver, neigeuse et ensoleillée, et les fêtes se succédèrent sans interruption: réunions intimes et splendides galas, revues et manœuvres, soupers, concerts, bal en costume national russe, représentations françaises au théâtre de l'Ermitage, excursions en traîneau, rien ne fut omis pour diversifier les plaisirs, pour renouveler le programme ordinaire des réceptions princières, pour mettre un peu de variété dans ce qui est la monotonie même. Jamais, depuis nombre d'années, Pétersbourg n'avait vu pareil déploiement de faste, n'avait présenté autant d'animation et d'entrain. Tout le monde se laissa emporter à ce tourbillon; le travail des ministres en fut interrompu, la politique négligée; Caulaincourt se plaignait que «toutes les affaires russes fussent suspendues [34]», et Napoléon, écrivant à Paris au comte Roumiantsof, lui annonçait avec une pointe d'ironie, en lui communiquant les nouvelles et les journaux de Pétersbourg, «qu'on y dansait beaucoup en l'honneur des belles voyageuses [35]».
[Note 34: ][ (retour) ] Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.