[Note 35: ][ (retour) ] Lettre publiée par M. Tatistcheff, Alexandre Ier et Napoléon, p. 478-479. Cf. la Correspondance de Joseph de Maistre, III, 171-211, et les Souvenirs de la comtesse de Voss, grande maîtresse à la cour de Prusse, Neunundsechzig Jahre, am Preussischen Hofe, 341-353.

Cette réception faite aux victimes de l'Empereur ne laissait pas que de rendre la situation de son représentant passablement délicate. Caulaincourt la soutint en homme d'esprit et de tête. Loin de s'enfermer dans une réserve malséante, il se montra partout, mais ne perdit aucune occasion pour rappeler, pour affirmer l'absent, et pour mettre entre le Tsar et la Reine le souvenir de Napoléon.

Son premier soin fut d'affecter une rigueur intraitable sur le chapitre de ses prérogatives: dans toutes les circonstances où il eut à paraître avec des dignitaires russes ou étrangers, il n'admit d'autre rang que le premier. Il ne voulut pas être présenté à la Reine en tête du corps diplomatique, mais avant lui et seul; aux bals de cour, s'autorisant d'un précédent établi à Erfurt, il réclama, comme duc français, le droit de figurer aux danses d'apparat avant les princes allemands: sa prétention n'ayant pas été admise d'emblée, il s'excusa de danser et brilla par cette abstention. Ayant ainsi placé la France hors de pair, il put tout à son aise se montrer courtois, galant, magnifique, et contribua à faire aux hôtes d'Alexandre les honneurs de Pétersbourg.

Il fut le seul des ministres étrangers à les recevoir, à leur donner un grand bal, dans son hôtel paré avec un luxe de fleurs qui donnait en plein hiver russe l'illusion du printemps, et ce lui fut une occasion d'attirer à l'ambassade le monde officiel au complet, de faire défiler «toute la terre» devant le portrait de Napoléon [36]. Dans cette circonstance, il se montra environné d'une véritable cour, formée par les représentants des États feudataires de la France: chacun d'eux avait accepté de l'assister dans ses devoirs de maître de maison, et présida une table au souper de quatre cents couverts, dont les merveilles dépassèrent tout ce qu'on avait vu de plus beau et de plus réussi en ce genre. La Reine fut traitée avec la plus respectueuse déférence: elle éprouvait toutefois, en présence de Caulaincourt, une gêne insurmontable; devant lui, c'est à peine si elle osait parler aux personnes convaincues d'hostilité envers la France: elle s'observait beaucoup et gardait soigneusement le secret de ses tremblantes révoltes [37].

[Note 36: ][ (retour) ] «Toute la terre était à cette fête, écrivait Joseph de Maistre, excepté le duc (le duc de Serra-Capriola, ambassadeur du roi des Deux-Siciles) et moi.» Corresp., III, 211.

[Note 37: ][ (retour) ] De Maistre, Correspondance, III, 200.

La surveillance et les précautions de notre ambassadeur étaient superflues, car le voyage, malgré les premières apparences, ne tournait pas à la satisfaction de nos adversaires. D'abord, dans le public mondain qui s'empressait par ordre autour des souverains prussiens, aucun mouvement d'opinion ne se produisait en leur faveur. Les «vieux Russes», hostiles à tout ce qui n'est pas russe, trouvaient que la cour se mettait inutilement en frais pour une royauté étrangère; chez les autres, si la France était peu goûtée, la Prusse restait impopulaire, depuis la désastreuse coopération de 1807; enfin, le Roi était là «pour détruire l'intérêt qu'inspirait la reine [38]». Le physique ingrat de Frédéric-Guillaume, ses manières empruntées, son élocution pénible, ses efforts malheureux pour se donner un air militaire et cavalier qu'il avait moins que personne, l'uniforme suranné dont il s'affublait et qui semblait sur sa personne un travestissement, tout chez lui, en un mot, provoquait des propos peu flatteurs, des observations railleuses, des sourires que l'on n'avait pas le bon goût d'étouffer. «Tout le monde, écrivait Caulaincourt, rit de la tournure du Roi, de son shako et surtout de sa moustache. C'était si haut aux premiers bals que les Prussiens n'ont pu l'ignorer. Tout le monde est en cordon prussien, mais on n'est un peu décemment que quand l'Empereur est à quatre pas de là [39]

[Note 38: ][ (retour) ] Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.

[Note 39: ][ (retour) ] On dit et nouvelles, janvier 1809.

Autour de la Reine, les égards et les sympathies renaissaient, sans aller jusqu'à l'enthousiasme; elle s'essayait de son mieux à réparer les gaucheries de son mari, ayant passé sa vie «à être la contenance du Roi [40]», le prestige et le sourire de la monarchie; mais elle-même, toujours gracieuse et touchante, ne disposait plus à présent de ces attraits vainqueurs qui entraînent et subjuguent. Les épreuves de sa vie avaient ruiné sa santé et flétri sa beauté. En vain elle s'essayait à lutter, recourait à tous les artifices de la toilette, se contraignait pour assister à toutes les réunions, s'y montrait «habillée un peu hardiment [41]», couverte de diamants, parée avec un luxe qui prêtait dans sa position à des remarques désobligeantes; en vain, surmontant ses souffrances physiques, ses angoisses morales, elle restait fidèle à cette constante préoccupation de plaire qui avait été en d'autres temps son charme irrésistible: on la discutait aujourd'hui, on faisait entre elle et l'impératrice russe des comparaisons qui ne tournaient pas toujours à son avantage, et Caulaincourt, forçant peut-être la note, résumait ainsi l'opinion générale: «On ne trouve plus la Reine belle, quoiqu'elle fasse l'impossible pour le paraître [42]