«Je reviens sur l'objet de cette lettre pour que vous ne vous y mépreniez pas. Il n'est pas question de faire une ouverture à la Russie, encore moins une proposition directe, mais de sonder ses dispositions, de savoir si l'appât d'un million de population dont elle ferait l'acquisition pourrait la porter à consentir volontiers à ce partage de la Galicie. L'Empereur veut avant tout rester en bonne intelligence avec elle, vous ne devez donc rien hasarder de ce qui pourrait la refroidir sur notre cause et l'éloigner de nous. La disposer à accéder aux vues que je vous communique doit être le but de vos efforts. L'Empereur vous saura gré du succès, mais il vous recommande de ne rien compromettre [160].»
[Note 160: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 12 août 1809.
Il était prescrit en dernier lieu à Caulaincourt de tenir son maître au courant, par des courriers successifs, de ses démarches et de leurs résultats. Malgré la distance qui sépare Pétersbourg de Vienne, on pouvait espérer que le premier de ces courriers, en faisant diligence, arriverait dans vingt à vingt-cinq jours. D'ici là, d'ailleurs, il était à présumer qu'Alexandre, par une réponse aux dernières lettres de l'Empereur, par l'envoi d'un plénipotentiaire, par une communication intime ou officielle, fournirait lui-même un premier éclaircissement. Napoléon espère être assez promptement fixé, mais, avant d'avoir obtenu ou surpris une indication, il se juge dans l'impossibilité de parler clair aux Autrichiens et de leur signifier des exigences précises. Aussi bien, tout dépend de la complaisance qu'il rencontrera à Pétersbourg; si la Russie s'oppose à toute extension considérable du duché, il devra demandera l'Autriche moins en Galicie et plus en d'autres régions; si la Russie condescend à ses vœux, il pourra faire porter sur la Galicie la presque totalité des sacrifices que la puissance vaincue aura à subir.
Il invite donc son plénipotentiaire aux conférences d'Altenbourg à s'enfermer jusqu'à nouvel ordre dans des généralités. Sans doute, il est bon dès à présent de convenir d'un principe, de faire choix d'une base, de déterminer combien de territoires l'Autriche devra céder, sans rechercher quels seront et où seront situés ces territoires. M. de Champagny aura d'abord à se réclamer de l'uti possidetis: l'Empereur, dira-t-il, se juge en droit d'obtenir une masse de pays égale en superficie, en population, aux provinces qu'il détient actuellement du fait de la victoire et de la conquête. À cette prétention exorbitante, les Autrichiens opposeront vraisemblablement une offre réduite, mais non moins générale; grâce à des concessions réciproques, les parties pourront se rapprocher, tomber d'accord sur un chiffre moyen, sur une somme totale de territoires et de populations qui resteront à spécifier individuellement dans la suite, s'entendre, en un mot, sur la quantité sans s'occuper de la qualité. C'est là le terrain où il faut que notre mission se place et se tienne opiniâtrement, en ayant garde de se laisser surprendre ou même prêter une seule parole qui soit de nature à nous nuire auprès de la Russie. Napoléon exige que procès-verbal soit tenu de tout ce qui se dira aux conférences: des protocoles seront soigneusement rédigés et, communiqués à Pétersbourg, feront foi au besoin contre des imputations mensongères et des «bavardages» intéressés [161]. Au reste, en toute matière, Champagny devra peu parler, laisser venir l'adversaire, et ne point craindre que la négociation traîne. «Évitez de paraître pressé», tel a été le dernier mot de l'Empereur en l'envoyant à Altenbourg [162]. Établi au cœur de l'Autriche, recevant des renforts, consolidant chaque jour sa position militaire, épuisant les ressources des ennemis par une occupation prolongée de leurs provinces, «mangeant et buvant à leurs dépens [163]», il ne voit aucun inconvénient à prolonger le débat, et son vœu est de gagner du temps jusqu'à ce que la Russie lui ait fourni l'un des éléments indispensables de sa décision [164].
[Note 161: ][ (retour) ] Corresp., 15076.
[Note 162: ][ (retour) ] Parole rappelée par Champagny en écrivant à l'Empereur le 22 août 1810. Toutes les lettres adressées par le ministre au souverain, pendant les conférences, sont conservées aux Archives nationales, AF, IV, 1675; la plupart sont fort spirituellement tournées.
[Note 163: ][ (retour) ] Corresp., 15816.
[Note 164: ][ (retour) ] Cf. Wertheimer, II, 402.
Il se trouvait seulement que l'Autriche avait adopté pareille tactique, et de même la considération de la Russie entrait pour beaucoup dans ses calculs. Sous le coup de Wagram, l'Autriche avait plié et demandé grâce; aujourd'hui, un peu remise du choc, elle ne se sentait pas assez vaincue pour capituler sans conditions. Au château de Dotis, près Presbourg, où la cour s'était réfugiée, la guerre à outrance conservait ses partisans, et l'empereur François n'écartait point l'hypothèse d'une reprise d'hostilités, pour le cas où le vainqueur prétendrait infliger à l'Autriche, par une paix trop onéreuse, de mortelles blessures: il aimerait mieux succomber noblement, les armes à la main, que de signer un traité qui conduirait la monarchie à une ruine ignominieuse et sûre. Pour soutenir une lutte suprême, il mettait sa confiance dans la valeur de son armée, dans le loyalisme de ses sujets, et ne désespérait point d'un secours extérieur. Il négociait toujours avec la Prusse [165], comptait sur la brusque diversion que les Anglais tentaient à Walcheren, sur la diversion permanente de l'Espagne; mais ses regards se tournaient particulièrement vers la Russie, s'attachaient à pénétrer cette muette puissance, à percer le mystère de ses intentions. La Russie avait déclaré la guerre, sans la faire: de cette attitude équivoque, fallait-il conclure qu'elle désirait sincèrement la conservation et l'intégrité de l'Autriche? Ne pourrait-on l'amener à se prononcer davantage, à intervenir au moins diplomatiquement, à limiter les exigences du vainqueur, en le menaçant d'un abandon total? Tant que la Russie ne serait pas sortie de son nuage, l'empereur François n'entendait souscrire à aucun sacrifice trop grave. «Il faudra sonder la Russie, posait-il en principe, et se mettre en état de recommencer la lutte [166].» Le 30 juillet, il avait écrit à Alexandre et glissé dans sa lettre, sous une forme timide, un suppliant appel; il avait exprimé l'espoir, la conviction, «que les intérêts de l'Autriche ne sauraient jamais devenir étrangers à la Russie [167]». Si le Tsar refusait de le comprendre, adorait le succès et s'enchaînait plus étroitement au vainqueur, il serait temps alors de courber la tête et de s'humilier. En attendant, l'empereur François dictait en ces termes à ses plénipotentiaires leur rôle et leur langage: «Les négociateurs tâcheront de gagner du temps jusqu'à la fin d'août et de profiter de ce répit pour tirer au clair les intentions de Napoléon [168].»
[Note 165: ][ (retour) ] À Berlin, un agent autrichien insistait vivement auprès du Roi et de la Reine pour qu'ils se déclarassent: «le Roi s'exécuta en tranchant l'expression noch nicht (pas encore), et la Reine, qui était présente, celle de bald (bientôt).» Dépêche de M. de Saint-Marsan, 1er juillet 1809. Archives des affaires étrangères.