[Note 166: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 307.
[Note 167: ][ (retour) ] Voy. cette lettre dans la Correspondance de Napoléon, XIX, 479, en note.
[Note 168: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 307.
Enchaînés par des instructions identiques, les plénipotentiaires respectifs luttèrent de lenteur, essayant de pénétrer la partie adverse, se faisant eux-mêmes impénétrables, se cuirassant de leur mieux. Metternich et Nugent repoussèrent péremptoirement la base de l'uti possidetis, sans vouloir lui en substituer une autre. Ils demandaient que la France prît l'initiative, parlât la première, désignât nominativement les territoires qu'elle entendait garder. Champagny éludait ces instances, multipliait les incidents, et les conférences se répétaient sans résultat, cérémonieuses et stériles [169].
[Note 169: ][ (retour) ] Les Autrichiens tenaient le langage suivant: «Nous sommes dans la position d'un homme à qui on veut enlever un membre; ne devez-vous pas nous dire quel membre vous voulez?»--«C'était M. de Nugent--ajoute Champagny dans une lettre à l'Empereur--qui faisait cette comparaison, à laquelle j'ai répondu que lui laisser le choix du membre qu'il devait sacrifier était lui témoigner des égards. M. de Metternich, qui trouvait que la comparaison de son collègue clochait un peu, en a fait une autre: «L'Autriche, a-t-il dit, est plutôt dans le cas d'un homme qui a reçu un coup de feu à la jambe; n'est-ce pas au chirurgien à lui indiquer la place où on doit lui couper la jambe?» Je me suis félicité d'être le chirurgien de l'Autriche.» Lettre du 19 août.
En dehors des séances, il est vrai, les langues se déliaient un peu, et une différence significative d'attitude se manifestait entre les deux plénipotentiaires d'Autriche. Le baron de Nugent, plus militaire que diplomate, affectait un ton amer et cassant, une susceptibilité pointilleuse. Au contraire, Metternich montrait quelque abandon et beaucoup de bonne grâce. Il n'évitait point les occasions de voir, d'entretenir en particulier M. de Champagny, et celui-ci les lui fournissait complaisamment. À cette époque où la diplomatie n'avait point perdu les traditions aimables de l'autre siècle, il n'était pas de négociateurs qui ne réservassent, au milieu des plus graves ou des plus douloureux débats, une part de leur temps aux plaisirs de la société. À Altenbourg, où le congrès attirait quelque mouvement, M. de Champagny s'attachait à grouper autour de lui tout ce que pouvait fournir, en fait de ressources mondaines, une ville de province autrichienne. Établi dans le pays par droit de conquête, il s'efforçait d'en rendre le séjour agréable aux légitimes possesseurs et leur faisait avec aménité les honneurs de chez eux.
Dans le château où il s'était logé, il donnait des dîners, organisait des réceptions. «Les femmes s'attendent que je les ferai aussi danser, écrivait-il, je ne tromperai pas leur attente [170].» Metternich venait à ces réunions, y faisait bonne figure, oubliant pour un instant son rôle de vaincu. Le 15 août, pendant une fête donnée par les Français en l'honneur de la Saint-Napoléon, il alla jusqu'à porter un toast à la paix, au grand scandale de son collègue, qui ne comprenait ni n'excusait de pareilles défaillances.
[Note 170: ][ (retour) ] Lettre à l'Empereur, 17 août, citée par Wertheimer, II, 400.
Metternich avait pourtant expliqué d'avance et il prenait soin d'indiquer dans toutes les occasions de quelle paix il entendait parler. Ce n'était point celle que l'empereur des Français semblait vouloir, une transaction âprement débattue, à signer après un long marchandage et qui laisserait derrière elle des ferments de discorde: c'était une paix magnanime, emportant reconstitution pleine et entière de l'Autriche, remise de toutes les provinces occupées, oubli du passé, réconciliation durable, en un mot une paix doublée d'alliance, à la manière de celle qui s'était conclue deux ans plus tôt sur les bords du Niémen.
Depuis les derniers désastres de son pays, Metternich avait su dégager la leçon des événements, et il ne pouvait s'empêcher de mettre en parallèle la conduite de l'Autriche et celle de la Russie dans les dernières crises, pour en tirer matière à réflexion. Depuis dix-sept ans, se disait-il, l'Autriche s'est dévouée avec une générosité imprudente au salut de l'Europe; elle s'est obstinée à lutter sans relâche contre l'éternel vainqueur. Qu'a-t-elle gagné à cette politique intransigeante? D'avoir été quatre fois envahie, d'avoir vu deux fois l'ennemi dans Vienne, d'avoir perdu de précieuses provinces, de se sentir menacée aujourd'hui dans ses parties vitales. La Russie a fait preuve d'esprit plus avisé; battue à Friedland, elle a souri au vainqueur, s'est jetée dans ses bras, et au lieu de s'acharner contre lui à une lutte présentement impossible, s'est attachée à sa fortune, s'est offerte à l'aider et à le servir.