Par là, elle a gagné premièrement d'assurer son intégrité et son repos; puis, elle s'est procuré peu à peu de fructueux avantages, et on l'a vue se fortifier et s'arrondir, alors que tout dépérissait ou succombait autour d'elle. Cette conduite n'offre-t-elle point un enseignement à méditer et un exemple à suivre? Sans doute, Metternich était loin de songer à un rapprochement sincère avec Napoléon; l'idée d'admettre comme définitivement acquises les conquêtes de la France, la forme nouvelle donnée à l'Europe, ne lui venait pas à l'esprit. Il estimait toutefois que l'Autriche, en s'unissant momentanément à l'Empereur, pourrait échapper aux conséquences de sa dernière défaite, éviter de nouvelles mutilations et se mettre à même d'attendre dans une position sûre, commode, avantageuse, l'heure de l'universelle trahison «et le jour de la délivrance commune [171]»; c'était ce qu'il appelait «travailler au salut par des moyens plus doux [172]». Imiter la Russie, avec l'arrière-pensée de prendre sa place dans les faveurs de Napoléon, tel était aujourd'hui son but, son espoir, et le rêve qu'il caressait eût été d'attacher son nom à un Tilsit autrichien.
[Note 171: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 305.
Dans ses entretiens particuliers avec Champagny, il revenait sans cesse à son sujet. Pendant la journée, le soir, à la promenade, au bal, il multipliait les avances. Invité à dîner, il arrivait de bonne heure, et d'un ton caressant: «Causons, disait-il, car ce n'est que de cette manière que nous pourrons faire quelque chose [173].» Et l'on causait à la manière de «diplomates cosmopolites [174]», dégagés des passions et des discussions du jour, envisageant les événements d'un point de vue supérieur et s'efforçant d'en tirer la philosophie. On revenait sur le passé; l'alliance avec l'Autriche, disait Metternich, eût été pour Napoléon le vrai moyen d'arriver à ses fins, de pacifier l'Europe et d'abattre l'Angleterre: «l'Empereur a laissé passer à Presbourg le plus beau moment de son règne [175].» Cependant, l'occasion perdue ne saurait-elle se retrouver, et 1809 n'offrait-il pas avec 1805 plus d'un point d'analogie? La France et la Russie, il est vrai, s'étaient étroitement associées, mais pourquoi ne pas admettre l'Autriche dans cette intimité, au lieu de la condamner à une humiliante solitude? «Que nous ne soyons plus dans la situation d'une personne qui, placée dans une chambre avec deux autres, voit chuchoter ces deux autres personnes [176].» On pourrait reprendre d'abord une idée émise par Napoléon avant la rupture, concerter entre les trois empires un ensemble de stipulations, une garantie réciproque, et Metternich se disait que l'Autriche, s'étant glissée en tiers dans l'accord de Tilsit, trouverait bien moyen de le dissoudre, d'évincer et de supplanter la Russie.
[Note 173: ][ (retour) ] Champagny à Napoléon, 29 août.
[Note 174: ][ (retour) ] Id., 13 septembre.
[Note 175: ][ (retour) ] Champagny à Napoléon, 13 septembre.
[Note 176: ][ (retour) ] Id., 18 août.
Dès maintenant, il jugeait utile de desservir Alexandre auprès de Napoléon et, adroitement, faisait le procès d'une cour dont son gouvernement requérait en sous-main l'aide et la protection. La Russie, disait-il, aurait pu empêcher la guerre en prenant dès le début une attitude nette et tranchée, ce qui n'était que trop vrai et conforme à l'opinion constamment professée par l'Empereur. Pendant la campagne, qu'avaient fait les Russes? «Ils n'avaient point tiré un coup de fusil et n'avaient répandu que le sang polonais [177]», et l'Autriche, par l'organe de son représentant, allait jusqu'à leur faire grief de nous avoir si mal secondés contre elle. Ce n'était point la maison de Habsbourg, ajoutait Metternich, qui eût montré en pareille circonstance tant de mollesse et de tiédeur; elle était ferme dans ses affections, se piquait d'une inébranlable fidélité aux engagements une fois contractés; elle saurait, mieux qu'une cour inconséquente et volage, se faire l'auxiliaire de grands desseins. «Nous pouvons vous servir comme la Russie, disait Metternich, et peut-être plus constamment que la Russie, car notre cabinet n'a pas une politique aussi changeante: faites-nous entrer dans votre système, et vous serez sûrs de nous. Voilà sur quelle base, honorable pour nous, utile pour vous, nous avons compté faire la paix [178].»