[Note 178: ][ (retour) ] Champagny à Napoléon, 18 août.

Ces paroles, sans laisser Napoléon tout à fait insensible, n'avaient pas encore le don de l'émouvoir. Il n'admettait pas que le vaincu pût se racheter autrement que par une dure expiation, et même il commençait à trouver qu'à Dotis on ne se décidait pas assez vite sur le principe d'un grand sacrifice. Il avait voulu que la négociation s'acheminât à ce but d'un pas lent; en fait, elle n'avançait point d'une ligne, et cette immobilité contrariait l'Empereur en dépassant ses vœux. Il trouvait surtout que Champagny tardait à lire dans le jeu des adversaires, à reconnaître jusqu'où irait leur condescendance; il reprochait au ministre un manque de flair et de perspicacité [179]. Pour mettre la négociation en mouvement, il consentit enfin à y jeter quelques noms de villes et de provinces, peu à peu, péniblement, en se laissant tirer les paroles, en se tenant très loin de la Galicie. Le 24 août, il fit demander Salzbourg et la ligne de l'Ens; le 29, un gros morceau du côté de l'Italie, tout ce que conservait l'Autriche autour de l'Adriatique. En même temps, jugeant que le terrain devait être suffisamment préparé à Pétersbourg, il faisait écrire au duc de Vicence d'y prendre pied davantage, de traiter formellement la question de Galicie, sur la base indiquée. «Expédiez ce courrier sans délai, mande-t-il à Champagny, je tiens cela pour pressé [180].» Il faut que l'adhésion du Tsar à l'arrangement projeté, obtenue et connue le plus tôt possible, nous laisse toute liberté pour aller de l'avant vis-à-vis de l'Autriche. Au reste, Napoléon espère maintenant que, sous très peu de jours, la lettre par laquelle Caulaincourt rendra compte de ses insinuations préliminaires, à défaut de cette lettre un message du Tsar, un indice, un symptôme quelconque, en laissant apercevoir les dispositions de la Russie, permettra de dégager l'inconnue d'où dépend la solution du problème.

[Note 179: ][ (retour) ] On conte à ce sujet l'anecdote suivante. M. de Champagny avait emmené avec lui pendant la campagne le chef de division La Besnardière. Celui-ci, étant retourné à Paris après la paix, alla voir le prince de Talleyrand, son ancien ministre. Pendant la conversation, le prince demanda si l'Empereur n'avait point paru le regretter et n'avait jamais parlé de lui. «Non, répondit M. de La Besnardière.--Comment, jamais!--Une fois peut-être, par allusion, dans les circonstances que voici. L'Empereur se plaignait de M. de Champagny, qui n'arrivait pas à découvrir ce que les Autrichiens seraient au fond disposés à céder. Il dit alors: «Tenez, si j'avais envoyé cet autre j... f..., je suis sûr que je saurais déjà ce qu'ils ont dans le ventre.»

[Note 180: ][ (retour) ] Corresp., 15706.

II

Le 1er septembre au soir, un aide de camp du Tsar parut à Vienne: c'était ce même colonel Tchernitchef qui avait assisté, aux côtés de Napoléon, à la bataille de Wagram. Il apportait une lettre de son maître pour l'empereur des Français, une autre pour l'empereur d'Autriche; après avoir remis la première, il devait aller jusqu'à Dotis présenter la seconde, puis revenir à Schœnbrünn et s'y mettre aux ordres de Napoléon. Ce n'était point un négociateur autorisé, pas même un porte-parole; c'était, suivant l'expression d'Alexandre, «une navette [181]», destinée à faciliter la correspondance entre les souverains de France et de Russie.

[Note 181: ][ (retour) ] Rapport n° 48 de Caulaincourt, août 1809.

Napoléon reçut Tchernitchef le lendemain de son arrivée, à sept heures du matin, et parut content de le revoir. C'était une figure connue: grâce aux relations de camaraderie, à la confraternité de bivouac, qui s'étaient établies entre les officiers de notre état-major et le jeune colonel pendant la campagne, on arriverait peut-être à tirer de lui quelque renseignement. Napoléon l'accueillit bien, l'accabla de questions sur l'empereur Alexandre, s'enquit de ce prince avec sollicitude et reçut sa lettre avec empressement; elle était conçue en ces termes:

«Monsieur mon Frère... la possibilité de la paix me fait éprouver une satisfaction réelle. Mes intérêts se trouvent dans la main de Votre Majesté; j'aime à placer une confiance entière dans son amitié pour moi. Elle peut m'en donner un gage certain en se rappelant ce que je lui ai souvent répété à Tilsit et à Erfurt sur les intérêts de la Russie par rapport aux affaires de la ci-devant Pologne, et ce que j'ai chargé depuis son ambassadeur de lui exprimer en mon nom. Je me réfère au contenu de la dépêche écrite à la suite de mes entretiens avec lui, s'il a été exact dans ses rapports. Votre Majesté me rendra la justice qu'en commençant la guerre contre l'Autriche je n'ai rien articulé d'avance pour moi; que j'ai commencé cette guerre en ayant déjà quatre sur les bras, dont deux par suite de mon système d'alliance avec elle. Mon plus grand désir est que tout ce qui puisse nuire à cette alliance soit écarté, afin qu'elle puisse se consolider de plus en plus. Je le répète à Votre Majesté, j'aime dans une circonstance aussi importante à compter formellement sur son amitié pour moi. Votre Majesté voit toute la franchise et tout l'abandon de confiance que je mets en elle; j'ai droit d'espérer qu'elle en usera de même envers moi. Je charge le porteur de cette lettre de remettre également à l'empereur d'Autriche celle que je lui adresse. Il reviendra ensuite attendre les ordres de Votre Majesté [182]

[Note 182: ][ (retour) ] Cette lettre, ainsi que celle à l'empereur d'Autriche, a été publiée dans la Correspondance de Napoléon, XIX, p. 480-481, en note.