Cette lettre était très formelle en certains points, très vague sur d'autres. Une première conclusion se dégageait de sa lecture: l'empereur Alexandre ne se ferait point représenter aux conférences; après avoir abandonné à Napoléon le poids de la guerre, il lui laissait la responsabilité de la paix; il lui confiait l'intérêt russe et le plaçait entre ses mains. Cet intérêt se rapportait exclusivement à la Pologne. On le savait déjà, mais Alexandre le répétait à nouveau, y revenait par trois fois, avec une insistance émue, et laissait entendre très nettement, quoique par allusions, que rien dans le traité ne devait favoriser ni annoncer le rétablissement du royaume aboli. Seulement, il ne disait point ce qui aurait à ses yeux cette signification et cette portée. Par exemple, se considérerait-il comme lésé, menacé, mis en péril, par le fait seul d'une extension de l'État varsovien, alors même que la Russie obtiendrait des compensations et des gages? Posant un principe négatif, il négligeait d'en tirer lui-même des conséquences positives. Ses paroles antérieures, auxquelles il se référait, conservaient le même caractère de généralité, et Tchernitchef, que Napoléon fit tâter par Savary, ne put ou ne voulut rien dire. L'Empereur demeurait réduit aux conjectures tant qu'un courrier de Caulaincourt, faisant réponse à l'instruction du 12 août, ne serait point venu commenter et interpréter les paroles du Tsar.
Cette réponse de l'ambassadeur, Napoléon la désire maintenant avec plus d'impatience. «Quand présumez-vous qu'elle arrivera [183]?» écrit-il à Champagny, dès qu'il a vu Tchernitchef et reçu son message. Le même jour, il veut que son plénipotentiaire à Altenbourg réserve plus explicitement la question de la Galicie: «ces pays, dira une note annexée au protocole, doivent être l'objet d'une discussion particulière [184]...» Pour l'instant, que Champagny nourrisse le débat avec Salzbourg et l'Ens, avec les provinces illyriennes, en ajoutant la demande de trois cercles en Bohême: «Il faut vertement insister, écrit l'Empereur, pour que la négociation se suive sur ces trois bases, ce qui nous donne huit jours pour voir définitivement le parti qu'il y aura à prendre sur la Galicie [185].» Et de nouveau son esprit travaille sur cette épineuse question, qui semble s'obscurcir en s'aggravant: «J'ai plusieurs projets, dit-il, mais je ne consentirai jamais à exposer à la vengeance de la maison d'Autriche ceux qui nous ont accueillis dans cette province. Du reste, le plus profond secret sur la Galicie, et exiger impérieusement qu'on négocie sur les trois bases [186].»
[Note 183: ][ (retour) ] Corresp., 15733.
[Note 184: ][ (retour) ] Id., 15744.
[Note 186: ][ (retour) ] Id. Napoléon pouvait compter sur l'obéissance de son ministre. M. de Champagny ne se bornait pas à écarter de ses entretiens la question réservée, il attendait un ordre pour se permettre d'y penser: «Je ne crains pas d'être pénétré sur la Galicie, écrivait-il à l'Empereur; moi-même je m'abstiens de former une opinion jusqu'au moment où j'aurai reçu les ordres de Votre Majesté.» Lettre du 24 août.
Regrettant que le message russe ne lui permette pas encore de formuler toutes ses exigences, il veut au moins s'en servir pour peser sur les Autrichiens, pour les pousser aux concessions. Il est bon de leur faire savoir que la Russie ne viendra pas au congrès, qu'elle se désintéresse de leur sort, qu'elle les laisse isolés en face du vainqueur. Champagny est chargé de faire cette communication à Metternich; il laissera même croire que la Russie est parfaitement d'accord avec nous sur les conditions de la paix, et qu'en cas d'hostilités nouvelles la coopération de son armée nous demeurerait pleinement assurée. Napoléon lui-même s'efforce d'accréditer cette opinion par les faveurs qu'il prodigue publiquement à Tchernitchef. Le jour où il l'a reçu en audience, il l'invite à déjeuner, le fait asseoir à sa table avec le vice-roi d'Italie, avec le prince de Neufchâtel, avec trois maréchaux, lui adresse plusieurs fois et familièrement la parole. Il l'emmène à la parade, au spectacle, le montre à ses côtés, l'affiche, et par le soin qu'il met à le faire figurer dans son escorte, se pare de son intimité avec l'empereur de Russie [187].
[Note 187: ][ (retour) ] Rapport de Tchernitchef, dans le Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 306-307.
Le lendemain, il est vrai, Tchernitchef devait pousser une pointe chez l'ennemi pour porter la lettre à l'empereur d'Autriche. Ne pouvant empêcher cette fugue, on chercha au moins, de notre côté, à éviter tout contact prolongé entre le Russe et les Autrichiens. Pour aller de Vienne à Dotis, Tchernitchef devait traverser Altenbourg. Pendant les quelques heures qu'il passa dans cette ville, Champagny s'empara de lui et le tint dans une douce captivité. Il lui dit «tout plein de belles phrases [188]» pour l'empêcher de voir Metternich, et le pressa d'accélérer sa course. «M. de Tchernitchef, écrivait le ministre français à son maître, avait eu quelque envie de s'arrêter pour un bal que je donne dans ce moment. J'ai préféré qu'en se rendant à Dotis, il n'eût vu que moi. Il a déjeuné avec moi. Sa voiture est restée attelée à ma porte pendant une heure. Une prolongation de séjour l'aurait mis dans le cas de voir M. de Metternich, et on aurait pu dans le public soupçonner qu'il était chargé de quelque message secret pour ce ministre de l'empereur d'Autriche [189].» Par surcroît de précaution, Tchernitchef fut conduit jusqu'aux avant-postes ennemis sous une escorte de dragons français, chargée de faire autour de lui service d'honneur et bonne garde.
[Note 188: ][ (retour) ] Rapport de Tchernitchef, volume cité, 311.