[Note 189: ][ (retour) ] Champagny à l'Empereur, 28 août 1810.
À Dotis, la vue de l'uniforme russe fit sensation, et généraux, dignitaires, princes, de s'empresser autour de Tchernitchef, chacun d'eux essayant de surprendre sur son visage ou dans ses paroles le secret de la Russie, tous cherchant à s'étayer d'elle dans leur trouble et leurs divisions. Autour de l'empereur François, dans l'étroite résidence où le monarque fugitif abritait son infortune, la vie de cour s'était transportée tout entière, avec les intrigues, les luttes, les rivalités qui en sont inséparables. Sur le parti définitif à prendre, c'était toujours un tumulte d'avis discordants: les militaires opinaient pour la paix, les civils réclamaient la guerre. À ceux-ci, la lenteur des négociations d'Altenbourg fournissait un argument, en laissant croire que Napoléon ne voulait pas la paix ou la voulait à des conditions inacceptables. Puis, les partisans de la résistance trouvaient près du souverain un utile auxiliaire: l'Impératrice était de leur avis, et cette princesse, ardente, passionnée, nerveuse, «presque belle [190]», déterminait souvent son mari, moitié par l'ascendant de sa gentillesse et de sa grâce, moitié par la fatigue de scènes répétées. D'ailleurs, dans cette cour fantasque, parmi les personnages en état de peser sur les affaires, chacun était mené. Le vice-chancelier Stadion se laissait gouverner par son frère, un abbé belliqueux: l'Empereur, comme tous les princes à la fois orgueilleux et timides, sensibles à la flatterie et craintifs des supériorités, avait le goût des subalternes; il se livrait à son secrétaire, le Hongrois Baldacci, qu'il méprisait et écoutait; l'Impératrice avait pour directeur politique un comte Palfy, qui avait gagné sa confiance en lui vouant un culte sentimental et chevaleresque. Toutes ces influences s'exerçaient actuellement en faveur de la guerre et tendaient à l'emporter. Stadion, un instant écarté, venait d'être rappelé, d'opérer une rentrée triomphante; ministres et courtisans parlaient très haut de s'armer d'héroïsme et de reprendre la lutte, sans se préparer avec sérieux à cette suprême aventure.
[Note 190: ][ (retour) ] Parole de Metternich, relevée par Champagny dans une lettre à l'Empereur en date du 3 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1675.
Ce fut dans ces dispositions que l'empereur François lut la lettre d'Alexandre apportée par Tchernitchef. Cette lettre, communiquée au préalable à Napoléon, était courte, polie, et toute de formules. Le Tsar conseillait discrètement la paix, émettait en faveur de cette solution un vœu platonique, s'excusait, vu la distance, de n'y pouvoir contribuer: «Il m'eût été bien consolant, disait-il, d'offrir mes bons offices et d'opérer une réunion d'intérêts et d'amitié entre l'Autriche, la France et la Russie [191].» Il affirmait ainsi ses sympathies pour l'intérêt autrichien, mais, par une habileté de rédaction, il ne le séparait point, dans l'expression de sa sollicitude, de l'intérêt français. De telles paroles prouvaient qu'il n'interviendrait pas en faveur des vaincus, non qu'il agirait contre eux avec plus d'efficacité; sa lettre n'était point pour fixer dans un sens ou dans l'autre les résolutions de l'Autriche.
[Note 191: ][ (retour) ] Voy. la Correspondance de Napoléon, XIX, p. 480.
Elle produisit pourtant un effet. Du jour au lendemain, le langage des plénipotentiaires autrichiens à Altenbourg se modifia. Après s'être tenus jusqu'alors, dans leurs communications officielles, sur une réserve absolue, se bornant à combattre et à discuter nos exigences, ils mirent une sorte de précipitation à produire des offres, en les faisant porter exclusivement sur la Galicie. Dans cette province, ils avaient reconnu dès le premier jour le point de dissentiment entre la France et la Russie, le point de réunion entre la Russie et l'Autriche. Néanmoins, ils avaient évité d'abord, comme nous-mêmes, d'en prononcer le nom. Comptant que la Russie se présenterait au congrès, ils attendaient qu'elle fût là pour entamer la question sous ses auspices et s'en faire un lien avec elle. Apprenant qu'elle s'abstenait, ils ne voulurent point tarder davantage à engager l'affaire, et se montrèrent disposés à nous abandonner une partie de la Galicie. En nous incitant à prendre de ce côté, ils espéraient jeter pour l'avenir une semence de discorde entre Napoléon et Alexandre, réveiller même dès à présent les défiances du Tsar, stimuler son inertie, forcer son attention et peut-être son intervention. Puis, comme la Galicie, toujours en état de rébellion latente ou déclarée, était, de toutes les possessions autrichiennes, celle qui leur tenait le moins au cœur, ils n'eussent pas demandé mieux que de solder avec elle les frais de la guerre. C'est ainsi que Metternich et Nugent, au cours de chaque conférence, renouvellent désormais et graduent leurs concessions dans le Nord; vainement le représentant français fait-il la sourde oreille et se refuse-t-il à les comprendre, ils insistent, ils répondent à M. de Champagny, qui parle d'Illyrie, de Basse-Autriche ou de Bohême, en jetant à ses pieds quelques lambeaux de la Pologne [192].
[Note 192: ][ (retour) ] Champagny à l'Empereur, 5, 7 et 9 septembre 1809.
L'empereur d'Autriche, il est vrai, n'espérait pas se rédimer entièrement à ce prix et désirait savoir, avant d'opter pour la guerre ou de se résigner à la paix, quel était sur tous les points le dernier mot du vainqueur. Pour le renseigner à ce sujet, il ne comptait plus sur sa mission d'Altenbourg; là, il lui paraissait que les plénipotentiaires n'avaient pas su imprimer au débat une allure régulière et suivie; comme Napoléon, François se plaignait de ses représentants: «Vos lettres, écrivait-il à Metternich, me font l'effet d'avoir la fièvre tierce: un jour, vous m'écrivez qu'il n'y a rien; le jour suivant, vous m'envoyez quelque chose qui a l'air d'être une ouverture, mais sur laquelle on ne peut prendre aucune détermination [193] .» Mal engagé, le débat risquait de se traîner indéfiniment, sans aboutir. Mais serait-il impossible, en s'adressant directement à Napoléon, par-dessus la tête de son plénipotentiaire, de pénétrer jusqu'à sa pensée intime et profonde? L'empereur François lui écrivit en personne, et chargea l'un de ses aides de camp, le général comte de Bubna, de porter sa lettre à Schœnbrünn. Il s'y bornait à protester contre toute exigence excessive; en conversation, Bubna devait aller plus loin, amener Napoléon, s'il se pouvait, à désigner une bonne fois et nominativement les territoires qu'il entendait retenir, à décliner la totalité de ses prétentions.
[Note 193: ][ (retour) ] Champagny à l'Empereur, 1er septembre 1809.
Arrivé à Vienne le 9 septembre, Bubna fut frappé des dispositions qu'il remarqua dans l'entourage impérial, chez tous les membres de l'état-major français. Ces vainqueurs étaient tristes; chez ces hommes grandis par la guerre, la lassitude de combattre devenait extrême, et il n'en était pas un seul qui n'eût envisagé avec douleur et dégoût une reprise de carnage. Établis dans la capitale ennemie, ils ne ressentaient point la joie et l'orgueil du triomphe, près de ces hauteurs d'Enzersdorf et de Wagram, où les attaques étaient «encore dessinées par les cadavres à demi ensevelis [194]». À Vienne, dans cette ville remplie d'un appareil guerrier, encombrée de troupes, «étincelante de casques et de cuirasses [195]», tout le monde aspirait à la paix, Autrichiens et Français. Pour arriver à l'Empereur, Bubna dut passer, pour ainsi dire, à travers une haie de maréchaux, de généraux, de dignitaires, qui souhaitaient bon succès à sa mission conciliatrice.