[Note 201: ][ (retour) ] Id., 15816.
Toutefois, s'il émet, à plusieurs reprises et avec force, le désir d'une substitution de souverain, il n'en fait point l'objet d'une demande expresse; il sent qu'une telle proposition est difficile à formuler; il peut accepter le sacrifice de l'empereur régnant, à peine le provoquer, non l'exiger. D'ailleurs, il croit peu à l'abnégation de ce monarque, surtout des hommes qui l'entourent et le dominent; il se rend compte qu'il caresse une chimère, et bientôt la réalité le ressaisit. La réalité, c'est qu'il se trouve en présence de l'Autriche vaincue et non changée, toujours hostile, gouvernée par nos ennemis, aspirant à la revanche; dans ces conditions, puisqu'il la tient sous lui, inerte et terrassée, il ne se détournera point d'elle avant de l'avoir momentanément réduite à l'impuissance, c'est-à-dire avant de l'avoir mutilée, désarmée et rançonnée. Cependant, pour accélérer la paix, il se résout à des concessions, en se replaçant sur le terrain d'un arrangement de principe, destiné à précéder toute spécification de territoires. Il renonce formellement à l'uti possidetis; il n'exige plus qu'un ensemble de cessions analogue à celui consenti par l'Autriche après la guerre précédente, au traité de Presbourg. Ayant demandé d'abord neuf millions d'âmes pour en avoir cinq, il descend à quatre. Ce qui lui importe au fond, ce n'est point d'arracher à l'Autriche quelques districts de plus, c'est d'obtenir un succès diplomatique qui atteste et proclame le triomphe de ses armes. S'il acquiert moins en 1809 qu'en 1805, l'Europe jugera qu'il a été moins vainqueur à Wagram qu'aux journées d'Ulm et d'Austerlitz: «il fera six campagnes [202]» plutôt que d'encourir cet amoindrissement de prestige. Que l'Autriche, au contraire, se déclare prête à renouveler son sacrifice de Presbourg, et la paix pourra être, non pas conclue, mais décidée en peu de jours.
[Note 202: ][ (retour) ] Note de Maret. Archives des affaires étrangères, Vienne, 384.
C'est à cette résignation qu'il convient d'incliner la cour de Dotis, par le moyen de Bubna. Ce dernier, si on sait s'emparer de lui, peut nous devenir un précieux instrument, et aussitôt Napoléon met en jeu tous les ressorts qui doivent lui livrer cette âme de soldat. Par une accumulation de détails techniques, il prouve à Bubna qu'il est invincible, inexpugnable dans Vienne, «en état de tenir dix ans»; puis, redevenu facile et gracieux, il flatte et enjôle l'officier autrichien, lui parle de ce qu'il entend, métier, campagnes, histoire militaire, valeur comparée des généraux et des armées, «de Jourdan, de Pichegru, des Russes [203]». Après l'avoir tenu tour à tour sous la terreur et sous le charme, il le livre à Maret, qui ne le quitte point de deux jours, poursuit l'œuvre commencée et se choisit lui-même des auxiliaires. À Vienne, Bubna a retrouvé, parmi les Français, un compagnon de jeunesse et de régiment, M. Alexandre de Laborde, passé au service de l'Autriche pendant la Révolution, rallié aujourd'hui à l'Empire, auditeur au Conseil d'État et attaché en cette qualité au grand état-major. Laborde est chargé d'agir sur Bubna, et entre eux un dialogue s'engage sur le ton d'une intime et familière camaraderie, à la seconde personne: «Mon cher, dit Laborde, il ne serait pas impossible, si l'on est raisonnable à votre cour et si tu es en mesure d'après la manière dont on t'a envoyé ici, que tu parviennes à rendre un grand service à ton pays. Il me semble que le moment est favorable, et ce moment, il faut le saisir. Il est assez dans le caractère de l'Empereur de ne se point décider par les routes communes, lorsqu'on lui montre de l'empressement et du zèle à se rapprocher.»--«Mon ami, répond Bubna, tu connais si je serais heureux d'un pareil événement, et pour son importance et pour y avoir contribué [204].» Les prétentions de l'Empereur sont alors discutées: Laborde en exalte la modération, la douceur, et Bubna sort de l'entretien définitivement convaincu, parlant de rentrer tout de suite à Dotis et «d'arranger l'affaire en vingt-quatre heures [205]». Napoléon ne lui permet pas encore de repartir, mais le laisse écrire à sa cour, transmettre et appuyer nos propositions. En même temps, prononçant l'attaque de tous côtés, se retournant vers les négociateurs attardés d'Altenbourg, il invite Metternich à admettre la nouvelle base, sans s'occuper d'autres questions [206]; de cette manière, il compte faire franchir à la négociation un grand pas, emporter le principe de la paix et échapper encore à toute désignation de territoires, puisqu'il lui faut toujours attendre, pour fixer définitivement ses choix, que la Russie se soit expliquée et que le sphinx ait parlé.
[Note 203: ][ (retour) ] Sa Majesté, écrivait Maret, «lui a même pris l'oreille avec une grâce familière qui l'a touché... enfin elle lui a fait un présent qu'il dit de grande valeur». Lettre du 15 septembre 1809. Archives nationales, AF, IV, 1675.
[Note 204: ][ (retour) ] Rapport de Laborde à Maret. Archives des affaires étrangères, Vienne, 384.
[Note 206: ][ (retour) ] Corresp., 15778.
III
Il ne tenait pas à M. de Caulaincourt que l'Empereur ne fût déjà et parfaitement renseigné sur les dispositions de la Russie. Pour répondre au vœu de son maître, l'ambassadeur déployait tout son zèle. Avant même d'avoir reçu l'instruction du 12 août, il avait essayé de s'éclairer et de procéder discrètement aux explorations nécessaires. Malheureusement, il éprouvait quelque peine à pousser cette reconnaissance et n'avait trouvé d'abord personne à qui parler, le ministre étant absent et l'Empereur malade.