Depuis quelques jours, le comte Roumiantsof était parti pour la Finlande: il était allé se rencontrer avec les plénipotentiaires suédois dans la ville de Frédericshamm, où il se préparait à signer une paix triomphante qui donnerait définitivement à l'empire la province conquise, avec les îles d'Aland, et lui vaudrait à lui-même le titre de chancelier. À la même époque, Alexandre avait dû s'aliter, à la suite d'un accident de voiture assez grave, et il achevait sa convalescence au château de Péterhof. Dans la résidence où l'orgueilleuse Catherine avait tout disposé pour le faste et la représentation, son petit-fils ne cherchait que le repos et la solitude. À Péterhof, Alexandre aimait la fraîcheur des hautes terrasses, le silence et la paix des jardins qui s'inclinent vers le golfe; dans ce décor imposant de marbre et de verdure, en face de larges et calmes horizons, il se laissait aller à cette nonchalance de l'esprit que laissent après elles les souffrances du corps. Chaque jour, M. de Caulaincourt venait prendre de ses nouvelles et était reçu; une heure, deux heures durant, il restait au chevet du monarque, et leur causerie, amicale et familière, effleurait tous les sujets sans se poser sur aucun. Alexandre évitait surtout le terrain brûlant de la politique européenne; il aimait mieux parler des réformes que Spéranski lui facilitait à l'intérieur, de ses efforts pour améliorer la justice, organiser l'administration, créer une Russie nouvelle sur le modèle de la France napoléonienne; c'étaient ces grandioses et brumeuses perspectives qu'il se plaisait à envisager, et peu à peu sa pensée, mobile et fluide, s'échappait du présent, se perdait dans l'avenir, se fondait en rêverie [207].
[Note 207: ][ (retour) ] Rapport n° 46 de Caulaincourt, août 1809.
Avec tact et précaution, Caulaincourt essayait de le ramener aux questions du jour: la plus grave et la plus pressante n'était-elle point la paix avec l'Autriche? Alexandre parlait alors de cette affaire, mais ses propos restaient vagues et parfois contradictoires. Tantôt il affirmait ne rien vouloir, ne rien ambitionner pour lui-même, se bornant à exprimer le vœu que «l'Autriche ne fût pas trop affaiblie et abîmée [208]»; tantôt il disait s'en rapporter à l'Empereur «pour lui assigner la part comme le rang qui lui revenait [209]». Au sujet de la Galicie, il se montrait à la fois inquiet et réservé, s'abstenait de préciser ses craintes ou ses désirs: Caulaincourt n'arrivait point à démêler si l'offre «d'un partage quelconque entre la Russie et le grand-duché rendrait la question plus abordable [210]».
[Note 209: ][ (retour) ] Rapport du 19 août.
[Note 210: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 19 août 1809.
Pourquoi chez le Tsar cette difficulté à s'expliquer, ce langage perpétuellement nuageux? Alexandre portait la peine de sa conduite ambiguë pendant la guerre, et ses paroles se ressentaient de la situation fausse où il s'était volontairement placé. S'étant mis dans le cas d'être tenu en suspicion par les deux partis, il craignait que toute démarche trop prononcée ne fournît matière contre lui à de nouveaux griefs. S'il demandait la restitution de la Galicie à l'Autriche, il aurait l'air de favoriser cette dernière, se compromettrait davantage aux yeux de Napoléon, prêterait une fois de plus au reproche de partialité envers nos ennemis. Au contraire, réclamerait-il sa part des dépouilles de l'Autriche, il paraîtrait consacrer la spoliation de cette puissance, se compromettrait de plus en plus avec Napoléon, s'enfoncerait davantage dans des liens dont il n'entendait pas encore se dégager, mais dont il rougissait déjà aux yeux de son peuple et de l'Europe. Ce qu'il eût préféré à tout, c'eût été le rétablissement en Galicie du régime antérieur aux hostilités; dans le cas où la Galicie changerait de maître, il en désirait pour lui-même la meilleure part, moins pour la posséder que pour la soustraire aux Polonais; seulement, il eût voulu que la France lui octroyât spontanément cette acquisition, qu'elle parût la lui imposer, sans qu'il eût à la désigner et à la solliciter. Éprouvant une gêne invincible et une sorte de honte à formuler des prétentions, il s'exprimait par allusions, par réticences, désirant qu'on le comprît à demi-mot, et il avait affaire, malheureusement, à un allié trop disposé à ne point le comprendre.
Un jour, le 28 août, Caulaincourt le pressa plus vivement. L'entretien était revenu de lui-même aux négociations en cours entre la France et l'Autriche. «Je pense que l'Empereur, dit le Tsar, aura pour principal but de ne rien faire contre les intérêts de la Russie, principalement par rapport à la Galicie.» Les vues de l'Empereur, répliqua l'ambassadeur, sont toujours d'accord avec les intérêts de son allié; néanmoins, peut-il abandonner les populations insurgées aux rancunes de l'Autriche? Que l'empereur Alexandre prononce lui-même sur cette question de loyauté et d'honneur; il est juge infaillible en de telles matières. «Je ne connais pas, poursuivit l'ambassadeur, les intentions de mon maître, mais ne déshonorerait-il pas ses armes en abandonnant ceux qui ont servi sa cause? Peut-il aussi donner à Votre Majesté tout ce que ses troupes n'ont fait qu'occuper, à mesure que celles du grand-duché en faisaient la conquête?»
À cette interrogation, Alexandre ne répondit pas tout d'abord; il réfléchit, reprocha à la France, non sans quelque amertume, d'avoir favorisé l'insurrection de Galicie, puis finit par dire: «Vous savez que je ne suis pas difficultueux. Comme particulier, j'admirais l'empereur Napoléon; comme souverain, je le révère, et de plus je lui suis véritablement attaché. Je vous parle de confiance. Je ne cherche qu'à aplanir convenablement les difficultés, éviter les différends, prévenir, par conséquent, toute cause de guerre; je veux plus, je veux maintenir l'alliance. Je désire donc m'entendre avec vous, mais d'une manière convenable pour mon pays et qui assure la tranquillité future de l'Europe.»
L'ambassadeur.--«C'est aussi le seul désir de l'Empereur. Ses actions, les paroles que j'ai dites en son nom depuis deux ans, la correspondance avec la Suède, tout en fait foi. Mais Votre Majesté lui donnera-t-elle le conseil de livrer à la vengeance de ses ennemis ceux qui l'ont servi?»