L'Empereur.--«Je vous ai déjà dit ce que je pense là-dessus. Comme je n'aime pas à élever entre nous une barrière insurmontable, j'ajouterai que je ne suis pas assez déraisonnable pour m'opposer à ce que le grand-duché acquière un district de la Galicie, si elle est enlevée à l'Autriche [211].»
[Note 211: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.
Encouragé par cette condescendance inattendue, Caulaincourt essaya d'entamer la question d'un partage inégal entre la Russie et le grand-duché. Tout ce qu'obtiendrait ce dernier, disait-il, n'en ferait jamais un État redoutable, le laisserait dans une situation manifeste d'infériorité et de dépendance à l'égard de sa puissante voisine. Au contraire, il suffirait à la Russie d'ajouter à ses immenses possessions quelque parcelle de la Galicie pour que cette acquisition, si minime qu'elle fût, lui devienne précieuse, car elle constituerait entre ses mains un premier gage contre le rétablissement de la Pologne. Et l'ambassadeur, par des moyens indirects, provoquait le monarque à parler. Il rappelait que la note transmise par Roumiantsof manquait de précision; il émettait le regret que ce ministre, avant son départ, n'eût point été autorisé à s'expliquer sur toutes les hypothèses.
Alexandre répondit par ses éternelles manifestations de sympathie et d'amitié envers l'ambassadeur: il aimait, disait-il, à lui ouvrir son cœur, à le laisser lire dans sa pensée, et cet épanchement semblait annoncer une confidence décisive, lorsque le Tsar s'arrêta en chemin et de nouveau se déroba: «Assurez l'empereur Napoléon, dit-il, que je n'ai d'autre vue que de m'accorder avec lui, mais je ne puis sacrifier les intérêts de mon empire. D'après cela, il est trop grand homme d'État pour ne pas savoir où doit s'arrêter le désir que j'ai de lui complaire [212].» Et il fut impossible de lui arracher quelque chose de plus net. Il demandait avant tout qu'on répondît à sa note, qu'on le rassurât sur l'objet de ses craintes; ceci fait, si les hostilités recommençaient, il seconderait Napoléon «en franc allié»; l'armée du prince Galitsyne, accrue, renforcée, agirait avec efficacité et vigueur.
[Note 212: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.
Caulaincourt plaça le compte rendu littéral de cette conversation dans un rapport à l'Empereur et dans une dépêche au ministre, en les accompagnant de ses observations personnelles. Avec quelque insistance, il faisait valoir l'importance de la concession obtenue: «C'est, je crois, disait-il, un grand pas de fait que d'avoir amené l'Empereur à convenir qu'on peut donner quelque chose de la Galicie au grand-duché; précédemment, tout ce qu'il disait était absolument contraire à cette idée [213].» Quant aux prétentions territoriales de la Russie, l'ambassadeur présumait, à certains indices, qu'Alexandre verrait avec plaisir porter jusqu'à la Vistule les frontières de son empire. Néanmoins, il se déclarait dépourvu de données suffisantes pour fonder un jugement et n'espérait plus, avant le retour de Roumiantsof, en recueillir aucune.
Napoléon reçut l'envoi de son ambassadeur le 12 septembre, deux jours après ses explications avec Bubna. Ayant lu la dépêche, il éprouva d'abord quelque déception à la trouver si peu concluante, mais se remit promptement: après une courte réflexion, il se jugea instruit comme il désirait l'être, maître de ses décisions et libre d'agir. «Je suis fâché, écrivait-il à Champagny, que la dépêche de M. de Caulaincourt soit si insignifiante. Cependant, il me semble qu'elle dit assez [214].»
[Note 214: ][ (retour) ] Corresp., 15800.
Il lui suffisait en effet qu'Alexandre n'opposât point un veto formel à l'extension du duché; ce fut à ce point seul qu'il eut le tort de s'attacher. Dans le langage du Tsar, il ne voit, ne relève, ne retient qu'une phrase, celle qui correspond à ses propres vœux: il va forcer le sens de cette phrase et négliger les réserves dont elle est entourée. Suivant son habitude, il s'autorise d'un premier avantage obtenu pour préjuger immédiatement et arracher de plus graves concessions. Toujours enclin à violenter ou à surprendre la volonté d'autrui, pour peu qu'il y aperçoive quelque facilité et que l'adversaire lui donne prise, il juge que la Russie, du moment qu'elle ne s'est point placée sur le terrain d'une résistance absolue, se laissera finalement gagner et plier à nos desseins. Puisqu'elle admet de bonne grâce, se dit-il, un léger accroissement du duché, elle supportera un agrandissement assez notable de la même principauté. Assurément, à l'aspect de cet État fortifié, respirant plus librement dans ses frontières élargies, elle se récriera peut-être, mais le don de Lemberg, «avec quelque chose encore [215]», lui fermera la bouche, surtout si l'on ajoute à cette acquisition l'engagement que le duché ne redeviendra jamais une Pologne. Quant à dissiper par la suite les restes de sa mauvaise humeur, ce sera affaire de soins et de procédés. Dans tous les cas, son mécontentement n'ira point jusqu'à la révolte, et moitié par terreur et contrainte, moitié par séduction, elle restera dans l'alliance.