[Note 215: ][ (retour) ] Rapport de Tchernitchef, volume cité, 326.
Sous l'empire de ces raisonnements fallacieux, Napoléon prit son parti. Sans doute, il préférerait toujours et de beaucoup que l'Autriche, par un changement de souverain et une conversion sincère, lui épargnât la nécessité d'un morcellement; il reproduit, encore à titre de simple suggestion, mais en termes plus développés, la demande d'abdication [216]. D'autre part, pour le cas infiniment probable où la cour de Dotis aimera mieux sauver l'Empereur que l'intégrité de l'empire, il ne songe plus à réclamer des Autrichiens la Galicie entière; il n'en prendra que moitié à peine, diminuera d'autant le lot réservé aux Polonais, mais fera subir à celui de la Russie une réduction correspondante, maintiendra entre les deux parts le rapport de cinq à un primitivement indiqué et, par cette distribution inégale de territoires à ses deux alliés du Nord, complétera l'ensemble des sacrifices imposés à la puissance vaincue. Le 15 septembre, il renvoie Bubna avec une lettre écrite en ce sens à l'empereur d'Autriche: le même jour, pour faire suite aux propositions de principe déjà signifiées à Metternich, il ordonne d'insérer au protocole des conférences d'Altenbourg un ultimatum en règle et détaillé, portant répartition des masses humaines que l'Autriche devra céder. Tout compte fait, il demande un million six cent mille âmes en Illyrie, quatre cent mille sur le Danube, deux millions en Galicie, «à partager entre le roi de Saxe et la Russie». Ce sont là ses exigences finales et le terme de sa modération. Et maintenant que tout est clair, précis, déterminé, à quelque parti que s'arrête la cour d'Autriche, le débat peut changer d'allure et précipiter sa marche. Que les plénipotentiaires se hâtent donc, qu'ils se mettent à l'œuvre avec activité et diligence; il importe le plus tôt possible de placer l'Europe entière, y compris la Russie, en présence du fait accompli. «Monsieur de Champagny, écrit Napoléon à son ministre, il faut presser les négociations tant que vous pourrez [217].»
[Note 216: ][ (retour) ] Corresp., 15801, 15802.
[Note 217: ][ (retour) ] Corresp., 15817.
IV
Dans son impatience de conclure, Napoléon comptait sans le caractère indécis et toujours hésitant de l'empereur François, sans l'extrême répugnance de ce monarque à admettre, soit une abdication, soit un nouveau démembrement de sa monarchie. À Dotis, le parti de la guerre luttait encore et maintenait ses positions. Après le retour de Bubna et l'ultimatum français, il fit un nouvel effort et crut un instant avoir cause gagnée. Il persuada sans trop de difficulté au souverain, peu expert en matière de géographie et de statistique, que Napoléon ne lui faisait en réalité aucune concession, que l'ultimatum, en ce qui concernait les provinces allemandes et illyriennes, se bornait à récapituler les demandes primitivement émises, que la France réclamait en gros ce qu'elle avait d'abord exigé en détail, et l'empereur François se fonda sur cette inexactitude matérielle pour formuler une réponse négative. Après avoir froidement accueilli Bubna, conquis aux idées de paix, il lui enjoignit de repartir pour Vienne et le munit d'une nouvelle lettre pour Napoléon; il y faisait allusion à une réouverture possible des hostilités. À Altenbourg, ses plénipotentiaires se bornaient à préciser et à accentuer leurs concessions en Galicie; ils laissaient entendre que, de ce côté, la condescendance de leur maître n'aurait point de limites, mais se refusaient opiniâtrement à livrer le littoral illyrien: ils repoussèrent l'ultimatum par une note officielle qui n'était que l'amplification diplomatique de la lettre écrite par leur maître.
Cette résistance tenace et chicanière déplut fort à l'Empereur. Dès que Bubna eut reparu à Vienne, le 20 septembre, il le manda et l'admit en sa présence le soir même, mais son air sombre et sinistre annonçait l'orage. Cependant, habile à mesurer et à calculer les effets de sa colère, il n'entendait se courroucer que juste assez pour frapper, pour intimider son interlocuteur, sans le pousser à bout: prêt à recommencer la guerre, s'il y avait lieu, rassemblant ses moyens, il préférait toujours triompher par d'autres voies. Pour réduire l'Autriche, il se proposait de lui lancer des menaces savamment graduées et tenait en réserve un dernier argument, neuf et irrésistible. Frappé de l'insistance que mettaient les Autrichiens à lui offrir la Galicie, il reconnaissait dans cette tactique l'espoir persistant de le brouiller avec Alexandre et de se ménager à la faveur de cette mésintelligence un sort meilleur; c'est cette illusion qu'il veut absolument dissiper et détruire. À ceux qui s'efforcent de le mettre en opposition avec la Russie, il répondra par une attestation éclatante de l'alliance: à l'aide d'un expédient audacieux, il introduira la Russie malgré elle au débat et l'y fera surgir à l'improviste, afin de terrifier et de désarmer l'adversaire.
«Qu'apportez-vous, dit-il à Bubna, la paix ou la guerre?» Puis, faisant lui-même la réponse, se référant à la dernière note de Metternich, sans même ouvrir la lettre de l'Empereur qu'il mit toute cachetée dans sa poche, il s'écria furieusement que l'Autriche ne voulait point de paix. À Dotis, disait-il, on appréciait mal la situation; on se leurrait d'espérances pernicieuses; on cherchait moins à négocier sérieusement qu'à «jeter une pomme de discorde entre lui et la Russie [218]». À ce jeu, l'Autriche risquait son existence. Si la guerre recommençait, il la ferait avec des armes mortelles; il prononcerait la séparation des couronnes, la déchéance de la dynastie, prendrait possession en son nom des pays occupés, briserait tous les liens qui unissaient les peuples au souverain, ruinerait le crédit de la monarchie; il avait fait fabriquer des billets de la banque de Vienne pour deux cents millions et les jetterait dans la circulation. Comme son interlocuteur essayait de discuter et de raisonner, il reprit alors les termes de son ultimatum, les justifia l'un après l'autre, insista sur l'absolue nécessité où il se trouvait de prendre Trieste et le littoral, d'assurer ainsi la jonction de la Dalmatie avec le royaume d'Italie et de s'ouvrir un chemin ininterrompu vers l'Orient; il fut véhément, prolixe, intarissable sur ce sujet. Bubna ayant objecté que l'Autriche ne pouvait renoncer à ses ports, abandonner tout contact avec la mer: «En ce cas, reprit l'Empereur, la guerre est inévitable. Est-ce vous qui romprez l'armistice, ou dois-je m'en charger?
[Note 218: ][ (retour) ] Corresp., 15837.
Mais non, je veux que vous rendiez l'univers témoin de votre démence, que vous vous montriez à lui dénonçant l'armistice, compromettant l'existence de votre État, plutôt que d'accéder à des demandes que j'ai le droit d'exiger comme vainqueur, comme maître de neuf millions de vos sujets.» À cette violente apostrophe succéda un moment de silence. L'Empereur jeta loin de lui son chapeau, ce qui était le geste des grandes colères, se retira dans l'embrasure d'une fenêtre, s'y tint immobile, pensif, absorbé dans une profonde méditation, le front chargé de nuages d'où semblait devoir jaillir la foudre. Tout à coup, comme frappé d'une lueur subite, il reprit la parole, et, avec une extrême vivacité: «Savez-vous ce qui nous reste à faire? dit-il à Bubna. Si votre empereur trouve mes conditions trop dures, qu'il s'en réfère à l'arbitrage de la Russie! Nous conclurons un armistice de six mois: le Tsar enverra un représentant à Altenbourg, et je m'en rapporterai à sa décision [219].»