Napoléon approchait du but. Maintenant que la négociation se poursuit sous ses yeux, sous sa surveillance immédiate, il la pousse rapidement, par les moyens de contrainte et de séduction qui lui sont propres. Il accueille bien les deux Autrichiens, ne leur ménage point les égards personnels, les admet souvent dans sa compagnie, les emmène au théâtre, dans la loge de leur propre souverain, puis s'enferme avec eux de longues heures et frappe de grands coups. Il agit aussi par des intermédiaires différents, distribuant à chacun son rôle. Champagny, rappelé d'Altenbourg, est chargé de la discussion officielle; sa mission est de résister sans blesser. Il tient des conférences «peu parleuses [224]», atténue la dureté de ses refus par son imperturbable politesse: «Il fait cent révérences et n'accorde pas un pouce de terrain [225].» Dans l'intervalle des séances, Maret cause avec les plénipotentiaires autrichiens, les attire chez lui, et avec beaucoup de grâce les engage à se rendre. Laborde vient à la rescousse; il est chargé des confidences à effet, des messages terrifiants. Il accourt chez Lichtenstein pour le prévenir que les chasseurs de la garde, déjà sur le chemin de France, ont reçu l'ordre de tourner bride, que l'Empereur veut absolument être fixé, qu'au moment de partir pour une inspection militaire il a averti Champagny de lui apporter à son retour la paix ou la guerre [226]. En butte à une pression de tous les instants, Lichtenstein et Bubna se désistent peu à peu de leurs demandes, avec remords, avec douleur; ils se lamentent et cèdent.
[Note 224: ][ (retour) ] Corresp., 15903.
[Note 225: ][ (retour) ] Rapport de Laborde. Archives des affaires étrangères, Vienne, 383.
[Note 226: ][ (retour) ] Lettre de Duroc. Archives des affaires étrangères, Vienne, 384.
Ils se révoltaient toutefois à l'idée de n'être venus que pour signer une capitulation, et Napoléon comprit la nécessité d'accorder à leur amour-propre, à leur patriotisme, de légères consolations. Après avoir posé un ultimatum, il se réduisit à un sine quâ non; il ne se refusa pas à quelques adoucissements et les fit porter sur la Galicie. L'attribution aux Varsoviens de la partie occidentale de cette province ne pouvait faire question, non plus que celle de Cracovie. Dans la Galicie orientale, sur la rive droite de la Vistule, Napoléon avait demandé d'abord deux cercles pour le duché, plus ceux de Lemberg, de Zolkiew et de Zloczow, destinés à former le lot de la Russie. Du 30 septembre au 6 octobre, il renonça à rien exiger de ce côté pour les Polonais, consentit même à partager entre eux et l'Autriche les salines précieuses de Wielicka, près de Cracovie, mais, par compensation, n'exigea plus que deux cercles pour la Russie [227]. À ce compte, si l'Autriche gardait environ les trois cinquièmes de la Galicie, ce qui devait plaire à Pétersbourg, le Tsar perdait Lemberg, le seul point de quelque valeur qui figurât dans sa part.
[Note 227: ][ (retour) ] Corresp., 15888.
Alexandre, cependant, commençait à parler un peu plus clair. Il s'était entretenu de nouveau avec Caulaincourt et, au milieu de ses vagues et ordinaires formules, avait jeté cette phrase: «Si l'on veut faire un partage entre moi et le grand-duché, il faudra qu'il ait la petite portion et moi la grande [228].» Mais cette réserve, connue à Schœnbrunn dans les premiers jours d'octobre, venait trop tard pour arrêter Napoléon dans son essor impétueux vers une pacification dont il avait arrêté les bases. Afin de préparer l'empereur Alexandre à subir ses décisions, il lui renvoya Tchernitchef avec une lettre caressante: il y faisait savoir que le principal vœu de la Russie allait être exaucé, puisque «la plus grande partie de la Galicie ne changerait point de maître».--«J'ai ménagé les intérêts de Votre Majesté, ajoutait-il, comme Elle eût pu le faire Elle-même, en conciliant le tout avec ce que l'honneur exige de moi [229].» Et il annonçait la paix sous peu de jours.
[Note 228: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 13 septembre.
[Note 229: ][ (retour) ] Corresp., 15926.
En effet, il sentait plus impérieusement le besoin de se l'assurer. La longueur des négociations, qui duraient depuis deux mois, apparaissait comme un échec à sa puissance et comme un encouragement à ses ennemis; la haine de l'Allemagne contre lui s'exaspérait; un fanatique avait tenté de l'assassiner. Il ordonna de transiger sur la question de l'indemnité de guerre, qui seule restait en suspens. Français et Autrichiens firent chacun un pas pour se rapprocher; le chiffre de soixante-quinze millions fut adopté, et le 14 octobre MM. de Lichtenstein et Bubna, dépassant leurs pouvoirs, prirent sur eux de signer à ces conditions, en réservant l'approbation et la signature de leur maître. Cette paix non ratifiée et partant incomplète, l'Empereur l'annonce comme définitivement acquise, la publie avec fracas, la fait célébrer par la voix de ses canons, et, pour couper court à toute récrimination, sort de Vienne le lendemain. N'osant détromper ses peuples, qui avaient accueilli avec transport la fin de leurs souffrances, François Ier s'inclina, se soumit, et Napoléon emporta par ce stratagème le dénouement d'une crise où il avait vaincu tout juste, où sa fortune n'avait triomphé qu'avec peine des difficultés accumulées par sa politique, où il lui avait fallu tendre et raidir tous les ressorts de sa puissance, épuiser toutes les subtilités de sa ruse, pour forcer la victoire et ravir la paix.