Par le traité de Vienne, sur trois millions et demi d'âmes cédées par l'Autriche, tandis que quatre cent mille passaient à la Bavière, tandis que douze cent mille autres servaient à compléter l'Illyrie française, le roi de Saxe, comme duc de Varsovie, en obtenait quinze cent mille et la Russie à peine quatre cent mille. «S. M. l'empereur d'Autriche, disait le traité, cède et abandonne à S. M. l'empereur de Russie, dans la partie la plus orientale de l'ancienne Galicie, un territoire renfermant quatre cent mille âmes de population, dans laquelle la ville de Brody ne pourra être comprise. Ce territoire sera déterminé à l'amiable entre les commissaires des deux empires [230].» Parmi nos alliés, tandis que le duché polonais recevait le «gros lot [231]», la Russie venait au dernier rang, réduite à une gratification modique et presque humiliante.
[Note 230: ][ (retour) ] De Clercq, Traités de la France, II, 295.
[Note 231: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 octobre 1809.
Seulement, donnant suite à son idée première, Napoléon comptait atténuer cette disproportion flagrante et rétablir dans une certaine mesure l'équilibre en accordant à la Russie des garanties d'avenir. Ces garanties, il veut les donner sur l'heure, de manière qu'elles coïncident avec le traité, qu'elles paraissent à Pétersbourg faire corps avec lui, en être à la fois le complément et le correctif. Il entend qu'elles soient larges, explicites, que les provinces polonaises de la Russie soient mises à l'abri de toute atteinte, de toute contagion, qu'une barrière sérieuse les couvre contre les entreprises du duché. Par les remaniements opérés, il n'a point voulu refaire la Pologne sous un autre nom et en préparer la complète réintégration, mais accroître le nombre des Polonais en armes qui veillent aux extrémités de son empire. Il donne la mesure de sa pensée par l'engagement qu'il impose de suite au roi de Saxe, celui de tenir sur pied, dans la principauté agrandie, soixante mille hommes au lieu de trente [232]; lorsqu'il a augmenté de moitié la population varsovienne, son but n'a été que de doubler sa grand'garde. Ce résultat obtenu, il consent à s'interdire tout autre projet, toute arrière-pensée, tant que la Russie lui demeurera fidèle, et à enclore le duché dans des limites irrévocablement fixées.
[Note 232: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères. Correspondance de Dresde, 78.
Déjà, dans sa lettre préparatoire au Tsar, il avait écrit: «La prospérité et le bien-être du duché de Varsovie exigent qu'il soit dans les bonnes grâces de Votre Majesté, et les sujets de Votre Majesté peuvent tenir pour certain que, dans aucun cas, dans aucune hypothèse, ils ne doivent espérer aucune protection de moi [233].» Le 14 octobre, en communiquant à Caulaincourt le texte du traité, Champagny ajoute: «Rassurez le ministère sur cet accroissement du duché de Varsovie. Il importe de prendre des mesures pour éviter les inconvénients qui se sont montrés en Pologne depuis la paix de Tilsit. Vous êtes autorisé à donner toutes les sûretés convenables. Vous pouvez même proposer un arrangement par lequel on conviendrait qu'aucun Lithuanien ne pourra être admis au service du duché, et réciproquement qu'aucun sujet du grand-duché ne serait reçu au service de la Russie [234].» Enfin, le 20 octobre, dans une lettre écrite directement au comte Roumiantsof et prenant le caractère d'une communication officielle, Champagny laisse entendre que l'Empereur ira aussi loin que la Russie peut le souhaiter et consentira à proscrire jusqu'au nom et au souvenir de la Pologne.
[Note 233: ][ (retour) ] Corresp., 15926.
[Note 234: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 octobre.
«L'Empereur, dit-il, veut non seulement ne point faire naître l'idée de la renaissance de la Pologne, si éloignée de sa pensée, mais il est disposé à concourir avec l'empereur Alexandre à tout ce qui pourra en effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants. Sa Majesté approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non seulement de toutes les transactions politiques, mais même de l'histoire. Elle engagera le roi de Saxe à se prêter à tout ce qui pourra tendre à ce but; tout ce qui pourra servir à maintenir dans la soumission les habitants de la Lithuanie sera approuvé par l'Empereur et exécuté par le roi de Saxe. Les inconvénients qui se sont montrés depuis le traité de Tilsit ne se reproduiront plus; on fera tout ce qui sera propre à les prévenir. Il y a donc tout lieu de penser que l'événement qui accroît la puissance du roi de Saxe, loin d'entretenir dans les cœurs des anciens Polonais une espérance chimérique, leur prouvera le peu de réalité de celle qu'ils avaient pu conserver: elle mettra un terme à une illusion plus dangereuse pour eux qu'elle n'était inquiétante pour les gouvernements auxquels ils appartiennent. L'Autriche conserve encore les trois cinquièmes de la Galicie, et précisément cette partie qui est le plus accoutumée à sa domination. La partie qui en est détachée pour appartenir au roi de Saxe en est un peu plus que le quart de sa population totale, et ferait à peine la dixième partie de ce qu'a été autrefois la Pologne. Est-ce par une disposition d'une si faible partie qu'un grand royaume peut renaître de ses cendres? Mais encore une fois, l'Empereur concourra de tous ses moyens à tout ce qui pourra assurer la tranquillité et la soumission des anciens Polonais, et il croira les bien servir en leur épargnant de nouveaux malheurs et en les attachant de plus en plus au gouvernement sage et paternel d'un empereur, son allié et son ami [235].»
[Note 235: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, 149.