Quelque formels que fussent les termes de cette lettre, il était impossible que la Russie n'apprît point avec douleur, avec angoisse, la préférence donnée au grand-duché dans la répartition des territoires; elle y verrait la justification de ses soupçons, l'indice, presque l'aveu, des desseins imputés à Napoléon; elle sentirait se fortifier et se fixer ses craintes.
Sous le point de vue de la justice distributive, la décision de l'Empereur apparaît irréprochable. Par leur conduite pendant la guerre, les Russes avaient à peine mérité une rectification de frontière: «C'est plus qu'ils n'ont gagné [236]», disait Napoléon, et cette appréciation était exacte. Il est vraisemblable que la Russie eût beaucoup obtenu de lui en le secourant avec efficacité, en se rangeant loyalement à ses côtés, pour faire appel ensuite à ces sentiments d'honneur et de confraternité militaire qui agissaient puissamment sur son âme. Napoléon avait au plus haut point la loyauté du champ de bataille; ce politique artificieux était un soldat sans reproche; il avait la religion du service rendu, et nul ne le vit jamais disputer le prix du sang versé pour sa cause. Plus tard, causant avec un aide de camp du Tsar, se remémorant le passé, laissant errer son imagination, il retraçait en traits de feu le rôle éminent que les circonstances avaient en 1809 livré à la Russie, comment elle eût dû s'y prendre pour le remplir, ce qu'il aurait fait lui-même à la place d'Alexandre: «J'eusse fait faire volte-face, disait-il, aux cent mille hommes employés contre les Turcs, et, entrant en Hongrie, j'eusse dicté la paix aux deux partis [237].» Comme la Russie avait préféré se réfugier dans l'abstention et se désintéresser des événements, quitte à se plaindre de leurs conséquences, c'était à elle-même qu'elle devait tout d'abord imputer ses mécomptes. Néanmoins, puisque Napoléon croyait toujours et fermement à la nécessité de la retenir dans l'alliance, il y avait de sa part faute grave, féconde en conséquences funestes, à donner aux appréhensions d'Alexandre un objet précis, à fournir contre soi un grief tangible. Il avait beau déclarer, en toute sincérité, son intention de ne point restaurer la Pologne, ses actes parlaient contre lui, et le gage matériel donné aux Varsoviens apparaissait comme le démenti de ses affirmations, si catégoriques qu'elles fussent.
[Note 236: ][ (retour) ] Documents inédits.
[Note 237: ][ (retour) ] Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, t. XXI, 11.
Les garanties proposées, il est vrai, pouvaient avoir leur valeur et, en quelque manière, réparer le traité. Mais sous quelle forme Napoléon les donnerait-il? Interviendrait-il en son nom ou ferait-il simplement stipuler le roi de Saxe? Prendrait-il des engagements verbaux ou écrits? Signerait-il une convention? Quelles en seraient la consistance et la teneur? Autant de points que la lettre du 20 octobre laissait en suspens et qui restaient à traiter. Nos offres provoquaient une négociation nouvelle, périlleuse entre toutes, puisqu'il faudrait, pour convenir d'arrangements précis, écarter toute ambiguïté, aller jusqu'au fond des pensées respectives, au risque de les trouver irrémédiablement discordantes, au risque de tuer l'alliance en dissipant l'équivoque dont elle avait vécu jusqu'à ce jour. La question de Pologne, née à Tilsit avec le duché, introduite entre les deux empereurs par l'acte même qui les avait rapprochés, maintenue d'abord à l'état latent, surgie tout à coup de la guerre contre l'Autriche et des insurrections galiciennes, aggravée par les conditions de la paix, n'était plus de celles qu'une politique adroite réussirait à assoupir ou à voiler: il était nécessaire qu'elle fût envisagée franchement et abordée de face, tranchée d'un commun effort ou reconnue insoluble, et le débat auquel elle donnerait lieu, compliqué d'une nouvelle et intime péripétie, allait marquer la crise suprême de l'alliance.
CHAPITRE V
LA DEMANDE EN MARIAGE
Accueil fait par l'empereur Alexandre au traité de Vienne.--Extrême mécontentement.--La lettre ministérielle du 20 octobre atténue cette impression.--Alexandre réclame la signature d'un traité portant garantie contre le rétablissement de la Pologne.--Digression historique de Roumiantsof.--Le despotisme tempéré par les salons.--Caulaincourt sollicite des instructions précises.--Désir soutenu et progressif chez Napoléon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs dont il s'inspire.--Le divorce résolu.--Nécessité de ménager et de préparer Joséphine.--Séjour de Fontainebleau.--Napoléon incline à épouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette préférence.--Comment Napoléon sait préparer une demande en mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprême du prince Kourakine.--L'emprunt russe à Paris.--Nouvelles assurances.--La famille impériale de Russie; la grande autorité en matière de mariage.--Retour de Fontainebleau.--Première lettre secrète au duc de Vicence.--Réserves concernant l'âge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napoléon consent au traité portant interdiction de rétablir la Pologne; connexité des questions.--L'alliance tend à se resserrer.--Scène du 30 novembre aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Pressé par le temps, Napoléon se décide à épouser la grande-duchesse de confiance et abandonne à Caulaincourt tout pouvoir d'appréciation.--Variété des moyens qu'il met en œuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le discours au Corps législatif.--Phrase à effet sur les Principautés.--Commentaire dicté par l'Empereur.--Seconde lettre au duc de Vicence.--Démarche irrévocable.--Le ministre de l'intérieur à la tribune du Corps législatif; exposé de la situation de l'Empire; passage concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se répand.--Napoléon s'attend à recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage et du voyage la manifestation extérieure et l'apothéose de l'alliance [238].
[Note 238: ][ (retour) ] Une partie de ce chapitre et des deux suivants a paru dans la Revue historique, septembre-octobre 1890.