I

Le 27 octobre, Caulaincourt reçut le texte du traité de Vienne; il avait à le communiquer au gouvernement russe et s'acquitta de cette ingrate commission. «Je me rendis, écrit-il dans son rapport, chez l'Empereur, qui daigna m'accorder sur-le-champ une audience. Il me demanda en entrant si c'était le traité. Je répondis en le lui remettant et m'acquittant des ordres que m'avait transmis le ministre de Votre Majesté par sa dépêche du 14 octobre. L'Empereur m'interrompit pour lire le traité. Il le lut sans proférer un seul mot, mais non sans montrer qu'il n'en était pas satisfait. Après, il garda assez longtemps le silence, qu'il ne rompit que pour dire qu'il était mal récompensé de sa loyauté et surtout d'avoir remis ses intérêts à Votre Majesté et de l'avoir secondée comme il l'avait fait dans la négociation. Je voulus répondre, faire valoir l'acquisition qu'il faisait. L'Empereur m'interrompit, cependant toujours avec calme, pour me parler d'autre chose. Il prit sur son bureau le jugement du général Gortschakof (ce général venait d'être cassé pour sa conduite suspecte pendant la campagne et par manière de satisfaction à la France) et me dit que je voyais par la date de l'ordre de l'armée qui le contenait, qu'il y avait longtemps qu'on en avait fait justice, qu'au reste il ne me montrait cela que pour moi et comme une suite de notre dernière conversation. Ensuite l'Empereur me parla de choses indifférentes et me congédia [239]

Les jours suivants, l'ambassadeur fut reçu comme à l'ordinaire, familièrement, à toute heure, mais l'accueil n'était plus le même. L'Empereur se montrait froid, peu causeur, et ne faisait que de rares allusions à la politique: parfois un mot amer, jeté dans la conversation, témoignait combien la blessure faite à son amour-propre, au sentiment de sa dignité et de ses intérêts, était profonde et cuisante; il dit un jour que les négociateurs de Vienne avaient pris exactement le contre-pied de ses indications [240]. L'ambassadeur lui parlait-il de mesures propres à le tranquilliser, il déclarait, sur un ton d'impatience, que l'empereur Napoléon devait connaître ses justes désirs, qu'il était temps d'y faire droit. Au dehors, le chancelier Roumiantsof, revenu de Finlande, paraissait consterné, et la société tempêtait.

[Note 239: ][ (retour) ] Rapport n° 58 de Caulaincourt, octobre 1809.

[Note 240: ][ (retour) ] Rapport n° 59, novembre 1809.

La lettre de Champagny à Roumiantsof, proposant d'effacer le nom de la Pologne du présent et de l'avenir, arriva dix jours après la réception du traité; c'était un peu tard pour réparer l'effet produit: le coup était porté. Néanmoins, Alexandre fut très frappé des termes absolus et catégoriques de cette lettre: jamais la France ne lui avait tenu pareil langage. Il y trouva, suivant son expression, «quelque chose dans l'esprit de l'alliance [241]», et en éprouva un sérieux réconfort.

[Note 241: ][ (retour) ] Rapport n° 60 de Caulaincourt, novembre 1809.

Ces garanties qui lui étaient si positivement offertes, il se déclara prêt à les accepter, pourvu qu'elles lui fussent conférées sous une forme strictement obligatoire pour la France: entre Napoléon et lui, il ne croyait plus à la valeur des paroles et exigeait une signature. Il parla d'abord d'assurances par écrit, puis, s'enhardissant et précisant mieux sa pensée, demanda un traité, un pacte en bonne forme. L'empereur Napoléon y prendrait l'engagement de ne jamais rétablir la Pologne; à cette clause s'ajouterait la garantie de l'état de possession résultant des partages, sans préjudice d'articles explicatifs et accessoires. Ce contrat passé, Alexandre consentirait à oublier ses griefs; délivrée de l'obstacle surgi malencontreusement en son chemin, l'alliance reprendrait son cours majestueux et paisible. À l'aspect de ces consolantes perspectives, le front du Tsar se rassérénait, la paix semblait rentrer dans son âme, mais il revenait toujours à son traité, le demandait tel qu'il l'avait conçu, et à la gravité significative que prenait alors son langage, à sa manière de peser sur chaque phrase, sur chaque mot, on sentait qu'il énonçait des conditions irrévocables et qu'il articulait l'ultimatum de son amitié [242].

[Note 242: ][ (retour) ] Correspondance de Caulaincourt avec l'Empereur et le ministre, octobre-novembre 1809.

Quant à Roumiantsof, il tenait un langage d'autant plus explicite que, dans les journées qui avaient suivi son retour et précédé l'arrivée du traité de Vienne, il n'avait point imité la réserve ni paru partager l'embarras pudique de son maître. Abordant résolument la question de Galicie, à l'heure même où Napoléon la tranchait à Vienne, il avait présenté un plan de partage tout en faveur de la Russie. Comme la France avait méconnu des vœux qu'il n'avait éprouvé aucun scrupule à exprimer, il se jugeait un droit personnel à obtenir une réparation et la réclamait âprement. Depuis qu'il avait complété l'unité territoriale de l'empire en mettant la dernière main à l'acquisition de la Finlande, l'affaire de Pologne semblait devenue son unique souci, sa préoccupation exclusive et d'autant plus absorbante, le point noir dont il voulait à toute force débarrasser l'horizon. Dans ses entretiens avec le duc de Vicence, il parlait toujours de l'alliance en convaincu, en croyant, mais il en subordonnait le maintien à une grande mesure par laquelle Napoléon découragerait les espérances des Varsoviens et glacerait leur enthousiasme; c'était à la France, qui avait fait le mal, à y porter remède, à réprimer une effervescence qu'elle avait laissée naître et se propager: «Les Polonais sont ivres, disait le vieux ministre, il faut les dégriser [243]