[Note 243: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 22 octobre 1809.

Au reste, ajoutait-il, à supposer que l'empereur Alexandre se résignât à fermer les yeux sur le péril extérieur qui menaçait ses États, la fermentation croissante à l'intérieur ne lui permettrait point cet excès de condescendance. Dans les hautes classes, le mouvement était trop vif, trop universel, et avait pris des proportions trop inquiétantes pour que quelques paroles tombées de haut, accompagnées même de rigueurs, pussent imposer le calme, ramener la soumission, dissiper de justes craintes; la confiance ne se décrète point par ukase, et l'empereur Alexandre ne saurait désormais, sans s'exposer à de graves périls, différer la satisfaction à laquelle prétendaient ses sujets. C'est à tort, disait alors Roumiantsof sur un ton d'épanchement, que l'on suppose à l'autocrate la pleine et parfaite indépendance de ses décisions; illimité en droit, son pouvoir doit en fait tenir compte de l'opinion mondaine et dans une certaine mesure gouverner avec elle; il en résulte pour la Russie une forme de gouvernement très particulière: c'est le despotisme tempéré par les salons. Ce régime n'est point nouveau; il fonctionne de longue date; et Roumiantsof, faisant appel à sa mémoire et à sa vieille expérience, citait des faits, des exemples, propres à nous faire mieux connaître et comprendre la Russie: «L'empereur Napoléon, disait-il, et en général tout le monde chez vous se trompe sur ce pays-ci. On ne le connaît pas bien. On croit que l'Empereur gouverne despotiquement, qu'un simple ukase suffit pour changer l'opinion ou du moins pour décider de tout. L'empereur Napoléon me l'a souvent dit en parlant des bavardages, de l'espèce d'opposition qui se manifestait ici. Il croit qu'un signe du souverain peut tout faire; il se trompe... L'impératrice Catherine connaissait si bien ce pays qu'elle cajolait toutes les opinions; elle ménageait jusqu'à l'esprit d'opposition de quelques vieilles femmes: c'est elle-même qui me l'a dit [244].» De ces souvenirs évoqués à propos, de toutes ces considérations, Roumiantsof tirait argument pour réclamer un acte immédiat, un traité propre à calmer les esprits, à venir en aide aux intentions loyales et conciliantes du gouvernement, en un mot à nationaliser l'alliance.

[Note 244: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 30 octobre 1809.

Caulaincourt n'osa obtempérer sur-le-champ à ces réquisitions. Il s'était entendu accuser tant de fois d'être trop Russe qu'il craignait, s'il faisait preuve d'initiative et d'empressement, d'encourir à nouveau ce reproche. Puis, pendant les derniers mois, il avait vu varier et osciller si souvent la politique impériale qu'il avait peine à la suivre dans ses sinuosités. Au début de la guerre, lorsqu'il s'agissait d'entraîner nos alliés dans la lutte, Napoléon lui avait permis de prendre des engagements fermes: plus tard, après les premières déceptions de la campagne, l'Empereur avait paru s'éloigner et s'isoler de la Russie; aujourd'hui, au lendemain d'un acte qui avait justement froissé cette puissance, il se montrait disposé à lui complaire. Ces mouvements en sens divers, ces brusques saccades, avaient produit chez l'ambassadeur un trouble et un désarroi qui paralysaient son bon vouloir. Au lieu d'accéder aux exigences croissantes de la Russie, il se borna à les enregistrer et à en instruire successivement sa cour. Avant d'admettre le principe d'une assurance par écrit et à plus forte raison d'un traité, il sollicita, par deux courriers, des ordres précis: vu l'énormité des distances, c'était retarder d'au moins six semaines la satisfaction d'Alexandre.

Pour cette fois, les scrupules de l'ambassadeur se trouvaient excessifs et ne répondaient plus aux dispositions présentes de l'Empereur. Si Caulaincourt, au lieu d'être réduit à des instructions déconcertantes par leur variété, parfois contradictoires, dont le lien lui échappait, eût été mieux à même d'observer le travail qui s'opérait dans l'esprit du maître, de suivre dans tous ses détours une volonté souvent ondoyante et toujours complexe, il eût reconnu que le désir d'apaiser et de contenter la Russie était actuellement le premier chez l'Empereur, qu'il dominait son esprit et ne s'arrêtait pas aux formes dans lesquelles la satisfaction serait donnée. Jugeant avoir assez fait pour les Polonais par un don de territoire et s'être assuré de leur fidélité, Napoléon est tout entier maintenant à la contre-partie de cette œuvre et s'est retourné délibérément vers la Russie, les mains pleines de concessions; après s'être à tout hasard prémuni contre une défection d'Alexandre, il renonce moins que jamais à la prévenir. Se sentant plus isolé à mesure qu'il devient plus redoutable, il comprend mieux l'utilité de prolonger un accord qui le garantira contre les révoltes de l'Europe, tandis qu'il reprendra la soumission de l'Espagne et terminera sa lutte contre l'Angleterre. Même, non content de neutraliser la Russie, il revient peu à peu à l'espoir de se la rattacher plus complètement, de provoquer un renouveau d'intimité et de confiance, et cette idée de faire refleurir l'alliance s'associe en lui à un projet brusquement conçu, d'ordre intime et public à la fois, intéressant les plus hautes conceptions de sa politique et touchant aux fibres les plus délicates de son amour-propre. L'amitié d'Alexandre lui est redevenue particulièrement nécessaire, parce qu'il s'est résolu au divorce et qu'il pense avoir besoin de la Russie pour donner une impératrice à la France.

Après Wagram et la paix de Vienne, il avait ressenti plus impérieusement le désir qui l'avait assailli au retour de Tilsit, celui d'ajouter aux trophées présentés à ses peuples un gage d'avenir, une espérance de stabilité. Au lendemain d'une épreuve où la France avait craint pour sa vie et vu chanceler sa fortune, il jugeait plus nécessaire d'assurer la pérennité de son œuvre et surtout d'y faire croire, de se prolonger dans une lignée directe. À la fin de 1807, il y avait eu chez lui velléité de divorcer: en 1809, il y eut volonté arrêtée, détermination prise, et lorsqu'il revint d'Autriche, il portait en lui le poids de cette résolution, qui déchirait son cœur tout en ouvrant à son orgueil une carrière nouvelle.

Décidé à rompre et redoutant l'instant cruel, il n'entendait pas immédiatement publier et réaliser son projet. Souffrant du mal qu'il ferait à Joséphine, cherchant un moyen de l'avertir et désireux de la ménager, il passait par de douloureuses anxiétés qui lui faisaient rechercher le calme et le recueillement. À son retour d'Allemagne, au lieu de rentrer à Paris et de se montrer en triomphateur à ses peuples, il s'arrête à Fontainebleau. Là, il n'admet auprès de lui que ses ministres de confiance, avec les princes de la famille; il ajourne les réceptions officielles, les empressements de commande, s'isole de l'appareil souverain: son intention est «de vivre comme à la campagne [245]», partageant son temps entre le travail et la chasse. Il mande aussi l'Impératrice, mais la traite avec une froideur inaccoutumée; en suspendant l'intimité alors que le lieu et les circonstances semblent la favoriser, il voudrait préparer Joséphine à comprendre, à s'incliner devant l'inévitable, à s'immoler elle-même, à descendre spontanément du trône pour occuper, dans la hiérarchie des princesses, le premier rang après l'impératrice régnante. C'est là le but qu'il se propose, mais il estime que, pour l'atteindre, quelques semaines de patience et de discrets efforts sont nécessaires.

[Note 245: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 7 novembre 1810.

Puis, il lui faut aviser aux moyens de se procurer une nouvelle union et se pourvoir à l'avance. Dans sa pensée, si le lien qui l'unissait à Joséphine devait être dénoué plutôt que tranché, si la rupture devait être prudemment amenée, le second mariage devait suivre sur-le-champ, à la façon d'un soudain coup de théâtre. Pour mieux gouverner l'imagination des hommes, Napoléon jugeait indispensable de ne jamais la laisser se troubler et s'égarer dans l'attente prolongée de grands événements. Dès qu'il les lui avait fait pressentir, il les lui présentait tout acquis, irrévocables et magnifiques; il ne la tirait de son saisissement que pour la ravir et l'enchanter, et c'était en tout sa manière que de procéder par surprises, par éblouissements, d'étonner les esprits et de stupéfier l'opinion. Il voulait donc qu'entre les deux impératrices la transition fût brusque, à peine sensible, qu'aux yeux de la France et du monde une princesse de sang royal apparût immédiatement à ses côtés dans la place que le départ de Joséphine laisserait vacante. Auprès de Joséphine, il pensait à celle qu'il appellerait à la remplacer: parcourant l'Europe du regard, il y cherchait une princesse apte à partager son trône, à lui donner un fils, et ses préférences se portèrent sur la grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre.

Ce choix était naturel, légitime, presque forcé. Il répondait d'abord au désir de célérité qui guidait l'Empereur dans toute la poursuite de cette affaire. Entre Napoléon et Alexandre, la question n'était point nouvelle, puisqu'à Erfurt, dans un épanchement ménagé par Talleyrand, les deux empereurs avaient parlé mariage et prononcé le nom de la plus jeune fille de Paul Ier. À cette époque, Anne Pavlovna sortait à peine de l'enfance; il ne pouvait être question de son établissement qu'à titre de projet caressé pour l'avenir [246]. Depuis, treize mois s'étaient écoulés: la grande-duchesse achevait sa quinzième année; on avait lieu de penser, sans en avoir la certitude absolue, qu'elle avait atteint l'âge de la puberté et du mariage; son extrême jeunesse, qui restait un inconvénient, ne semblait plus un empêchement, et il paraissait naturel qu'on relevât de notre côté l'insinuation faite par son frère; après ce préliminaire, une demande ne surprendrait pas à Pétersbourg; sur ce terrain déjà préparé, il semblait que tout irait plus facilement et plus vite qu'ailleurs. Même, il y avait pour Napoléon--c'est lui qui en fit l'aveu--«un engagement de tacite honnêteté [247]» à ne point chercher d'autre parti avant d'avoir repris et poussé à fond l'entretien avec la Russie; s'il manquait à ce devoir de convenance, à cette obligation de l'amitié, il risquerait de porter à l'harmonie des deux cours une nouvelle atteinte, de fournir au Tsar un légitime sujet de mécontentement et de peine.