[Note 246: ][ (retour) ] Voy. t. I, p. 470 à 473.
[Note 247: ][ (retour) ] Corresp., 16210.
Au contraire, l'alliance de famille, s'il parvenait à la former, aurait pour effet presque certain de restaurer l'union politique, en attestant aux deux monarques la sincérité de leurs sentiments respectifs. Alexandre y trouverait la preuve que Napoléon demeurait inébranlable dans ses sympathies et ses préférences. De son côté, Napoléon obtiendrait enfin le gage tant de fois et si vivement réclamé de la Russie. En aucune occasion Alexandre ne nous avait ménagé les protestations et les assurances; il nous en avait comblés, accablés: aujourd'hui encore, il affirmait que son cœur n'était point changé; à l'entendre, il admirait toujours Napoléon et voulait l'aimer; lors même qu'il soupirait et se lamentait, ses plaintes gardaient le ton de l'amitié méconnue plutôt que de l'aigreur et de l'amertume. Cependant, chaque fois qu'il s'était agi pour lui de se montrer par des actes, il s'était aussitôt récusé et dérobé. Pendant la guerre d'Autriche, il avait prodigué ses vœux, ses encouragements, ses congratulations, et refusé ses armées. Ce témoignage effectif qu'il s'est alors abstenu de nous donner, le don de sa sœur peut le remplacer; par cette marque publique d'attachement, il montrera qu'il ne craint point d'enchaîner sa foi, de se lier ostensiblement à l'Empereur, de se compromettre et de s'afficher avec lui: dans une demande en mariage, Napoléon voit un dernier moyen de l'éprouver, de vérifier la droiture de ses intentions, et il se résout à tenter cette suprême expérience.
Désirant qu'elle réussisse, il ne la risquera qu'après avoir mis de son côté toutes les chances favorables. Pour enlever au Tsar tout motif fondé de refus ou de réticence, il consent à le délivrer de toute crainte, et c'est sans doute à cette pensée, conçue et exprimée par lui au moment de quitter Vienne, qu'il faut attribuer les termes étonnamment positifs dans lesquels Champagny avait cru pouvoir formuler sa lettre au chancelier. Après son retour, Napoléon se cherche d'autres moyens de séduction; il croit les trouver d'abord dans un système soutenu de menus soins et de galanteries. Jamais, depuis les jours heureux qui avaient suivi les effusions de Tilsit, il ne s'était montré aussi coulant, aussi attentionné, et avec un art minutieux, avec ce mélange de dignité et de grâce qu'il sait employer à propos, il commence de faire sa cour à la Russie.
D'abord, l'ambassadeur du Tsar à Paris, le prince Kourakine, redevient l'objet de toutes les préférences. Quelque peu d'importance qu'offrît par lui-même ce ministre, il représentait la personne de son maître, et toute politesse qui lui serait faite irait à l'adresse d'Alexandre. Puis, insuffisant en affaires, Kourakine jouissait à Pétersbourg de quelque crédit mondain; «il écrit, mandait Caulaincourt, au moins une fois la semaine à l'Impératrice mère et à quatre ou cinq vieilles dames qui sont à la tête de la société [248].» Napoléon trouve donc avantage à ce que Kourakine soit caressé, choyé, mis dans nos intérêts. Désormais l'Excellence russe reçoit au ministère des relations extérieures un accueil particulièrement empressé: le nouveau duc de Cadore (M. de Champagny venait de recevoir ce titre) écoute sans sourciller ses fastidieuses dissertations, reçoit avec bienveillance ses requêtes, et la liste en est longue, car le prince «protège beaucoup, multiplie les demandes particulières, et réclame toujours au nom de l'alliance et de l'amitié de l'Empereur pour l'empereur Alexandre; il a l'air de croire que toutes les lois doivent se taire devant ce puissant motif [249]». Si importune que soit parfois son intervention, il est tenu bon compte de ses désirs, et il faut des raisons d'État pour qu'une demande formulée par lui ne soit point accueillie d'emblée.
[Note 248: ][ (retour) ] Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.
[Note 249: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.
Tant d'affabilité, il est vrai, ne réussissait qu'imparfaitement à le satisfaire; une ombre restait sur son front, et quelque chose semblait manquer à son bonheur. Il avait cru que l'arrivée de l'Empereur à Fontainebleau rouvrirait la série des réceptions et des fêtes, que Sa Majesté n'aurait rien de plus pressé que de le mander auprès d'elle, que cet appel lui fournirait occasion de déployer tout son faste. Pour la circonstance, il avait renouvelé sa garde-robe, s'était commandé des habits magnifiques, avait tiré de son écrin ses plus précieux joyaux, et son secret espoir, avoué à son entourage, était d'éclipser l'archichancelier Cambacérès, dont la somptuosité proverbiale excitait sa jalousie [250]. Ne voyant point arriver l'invitation ardemment souhaitée, Kourakine trouvait qu'on lui laissait attendre bien longtemps le jour de son triomphe. Instruit de cette impatience sénile, Napoléon le fit venir à Fontainebleau avant tous ses collègues; là, avec ostentation, il lui reconnut les prérogatives diverses de son rang, le combla de toutes les distinctions propres à faire époque dans la vie d'un vieux diplomate.
[Note 250: ][ (retour) ] Rapport de police du 8 novembre 1809. «Son Excellence le prince Kourakine, dès qu'il a su le retour prochain de l'empereur de Vienne, a préparé ses équipages et des habits magnifiques qu'il a fait venir de Lyon. Il a fait établir en diamants sa grande croix de la Légion d'honneur, et il se flattait (ce sont ses termes) qu'elle effacerait celle de M. l'archichancelier.» Archives nationales, F7, 3721.
En de plus importantes matières, même préoccupation de plaire. Alexandre avait exprimé dès longtemps le vœu que des ingénieurs français fussent mis à sa disposition, afin de lui construire des vaisseaux d'un type perfectionné. Napoléon consentit à leur envoi, malgré sa répugnance à faire l'éducation militaire d'un peuple étranger. Il allait jusqu'aux services d'argent, se montrait disposé à venir en aide aux finances obérées de la Russie. Le gouvernement de Pétersbourg désirait toujours émettre un emprunt sur la place de Paris. Dès que Napoléon sut combien le Tsar et son ministre prenaient à cœur cette opération, il accorda sur-le-champ les autorisations nécessaires et chargea son ministre des finances d'en aviser, par lettre spéciale, les banquiers chargés de l'émission: il verrait avec plaisir que les capitaux français, hésitant à s'aventurer si loin, allassent en Russie, qu'ils se missent à la disposition de son futur beau-frère, et que, si le mariage devait s'accomplir, un prêt de «trente à cinquante millions» figurât dans la corbeille [251].