[Note 251: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 7 et 16 novembre, 12 décembre 1809.
Enfin, revenant à la question de Pologne, reconnaissant en elle l'obstacle principal ou plutôt unique à la parfaite intelligence des deux cours, il aspire plus que jamais à l'écarter, à la supprimer de leurs rapports. Quelque péremptoires que soient les assurances contenues dans la lettre de Champagny, il éprouve le besoin de les réitérer, sans savoir qu'il se trouvera bientôt dans la nécessité de les préciser. Le 7 novembre, le ministre écrit à l'ambassadeur; ignorant qu'à cette date le Tsar réclame un traité et que Caulaincourt en ajourne la signature, il n'entre encore dans aucune explication sur la nature des garanties à fournir, mais transmet le consentement anticipé de l'Empereur à tout ce que pourra exiger la Russie. «Répétez, dit-il, que nous sommes disposés à faire tout ce qu'on voudra. Parlez du prix qu'on met en France à l'alliance de la Russie.» C'est par cette facilité progressive, par ces complaisances graduées, que Napoléon préparait les voies à la démarche résolue dans le secret de sa pensée. Les précautions dont il l'entoure prouvent surabondamment sa sincérité, son désir d'être agréé, son intention de plus en plus ferme d'épouser la sœur d'Alexandre. Au lendemain de douloureux froissements, il juge qu'une demande en mariage risquerait trop à se produire isolément; elle ne doit se présenter qu'accompagnée, sous escorte de douces paroles et de bons procédés. Napoléon tient à l'envelopper dans un ensemble de mesures amicales, condescendantes, gracieuses, destinées à en faciliter le succès et à concourir au même but, c'est-à-dire à resserrer l'entente et surtout à l'affirmer avec éclat aux yeux de l'univers.
Ayant tout disposé en sa faveur, comment s'y prendrait-il pour entamer l'affaire? Quelques soins qu'il se donnât pour se faire bien venir de la Russie, une difficulté restait à prévoir: Alexandre l'avait indiquée à Erfurt, sans suggérer le moyen de la lever. Si l'alliance de famille, avait-il dit, était le plus cher de ses vœux, ce n'était pas à lui-même, c'était à sa mère qu'il appartenait d'en décider; l'Impératrice douairière avait conservé toute autorité sur ses filles et les mariait à son gré; la volonté du tsar défunt, consignée dans un acte solennel, avait opéré au profit de sa veuve ce démembrement de la souveraineté.
Depuis l'entrevue, Alexandre s'était-il essayé à abolir ou à restreindre les prérogatives si bénévolement reconnues à sa mère? C'était là un point que Caulaincourt s'était attaché spontanément à éclaircir. Mêlé aux conversations d'Erfurt, désirant le mariage, espérant en faire le couronnement d'une politique qui lui était chère, il n'avait jamais perdu de vue ce grand objet, bien que Napoléon et Alexandre ne lui en eussent plus touché mot, le premier dans ses lettres, le second dans ses entretiens; sans agir, il s'était cru autorisé à observer, et ses yeux étaient restés constamment ouverts sur ce qui se passait entre le Tsar et sa mère. Or, il avait vu cette princesse, à côté de son fils chef d'État, rester chef de famille, s'affirmer comme tel dans toutes les circonstances. Au jour des fiançailles entre la grande-duchesse Catherine et le duc d'Oldenbourg, elle avait présidé la cérémonie; dans la chapelle du Palais d'hiver, devant le roi et la reine de Prusse, la cour et le corps diplomatique, elle était montée seule sur l'estrade recouverte de pourpre où se tenaient les futurs époux; elle avait uni leurs mains et reçu leurs hommages: «La première marque de respect de la fille, écrivait l'ambassadeur, a toujours été pour la mère [252].» Le rôle dévolu à celle-ci ne dérogeait pas, il est vrai, à la coutume russe, mais Caulaincourt avait remarqué en même temps le soin extrême de l'Empereur à s'effacer, à ne figurer qu'en simple qualité de spectateur et de témoin, «comme ferait un particulier». Il n'était sorti de sa réserve que pour rendre à sa mère les témoignages d'une déférence raffinée [253].
[Note 252: ][ (retour) ] On dit et Nouvelles de Pétersbourg, 17 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.
[Note 253: ][ (retour) ] Id.: «On a remarqué avec étonnement que l'Empereur ait poussé aux fiançailles le respect filial au point de quitter sa place pour aller prendre sur une colonne les gants que sa mère y avait posés, pendant qu'elle était à l'autel fiançant sa fille et son futur gendre. Quand elle eut fini, l'Empereur fut au-devant d'elle, lui offrit la main et lui présenta ses gants, que l'Impératrice régnante, qui était près de sa belle-mère, ne lui avait pas offert de prendre.»
Depuis, affectant de renoncer à toute influence politique, Marie Féodorovna continuait de gouverner l'intérieur de la famille et s'attribuait avec une vigilance jalouse ce département. Elle se montrait peu à Pétersbourg, vivait toute l'année à Gatchina, afin, disait-elle, de mieux conserver la direction morale de ses plus jeunes enfants et de surveiller leur éducation. En dehors de ces soins, sa grande occupation était de pourvoir à l'établissement de sa dernière fille. Dans ce but, elle entretenait toute une diplomatie, des agents qui parcouraient les capitales; il y avait toujours quelque part une négociation entamée en son nom pour fiancer la grande-duchesse. En Europe, cette situation toute spéciale était reconnue et acceptée: les prétendants faisaient parvenir directement leur demande à l'impératrice Marie: c'était la marche accoutumée, normale, et Caulaincourt s'était fait un devoir d'en instruire son maître, par une lettre écrite le 4 février 1809 et restée sans réponse:
«La première démarche ostensible, avait-il dit, comme l'officielle, s'adressent à la mère [254].»
[Note 254: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1698.
Napoléon se jugeait trop fort et trop grand pour employer cette voie; qu'avait-il à compter avec la volonté d'une femme, à incliner devant elle la raison d'État! D'ailleurs, il tenait pour impossible qu'Alexandre, maître dans l'empire, ne le fût point dans sa famille; ce dédoublement des pouvoirs répugnait à la conception qu'il se faisait de l'autorité; il n'y croyait guère, et si le Tsar lui opposait les résistances d'une mère, il n'admettrait pas cette raison et n'y verrait qu'un prétexte. En Russie, il ne connaît que l'ami et l'allié de Tilsit; il ne veut avoir affaire qu'à lui: après avoir mis tout en œuvre pour le reconquérir, il lui fera parler simplement et nettement; c'est à lui seul qu'il veut avoir l'obligation d'un service ou pouvoir s'en prendre d'une réponse discourtoise.