Il ne tarda pas à s'ouvrir au delà du milieu de novembre. Le séjour de Fontainebleau, il est vrai, n'avait pas sensiblement avancé la question du divorce, ni ménagé les dispositions de Joséphine; il avait été interrompu par l'arrivée à Paris du roi et de la reine de Saxe, accourus pour féliciter l'Empereur de ses derniers triomphes et lui renouveler, avec l'expression de leur gratitude, l'hommage de leur déférente fidélité. Napoléon les avait invités à venir, mais l'empressement avec lequel ils avaient répondu à cet appel dérangeait ses plans, en l'arrachant prématurément à sa retraite. Pour recevoir ses hôtes avec plus de faste et de dignité, il est obligé de quitter sa résidence d'automne; le 15, laissant l'Impératrice revenir isolément, il rentre à Paris seul, à cheval, au milieu d'un appareil guerrier, à la tête d'une escorte toute militaire, en chef d'armée plus qu'en monarque. C'est seulement le lendemain et le surlendemain que, réinstallé aux Tuileries, il reçoit les corps constitués, donne des audiences, tient conseil des ministres et fait l'empereur [255]. En même temps, les cercles de cour, les grandes réceptions, les représentations au théâtre du château commencent en l'honneur du couple royal de Saxe. D'autres souverains, ceux de Wurtemberg, de Hollande, de Naples et de Westphalie, arrivent ou s'annoncent; Paris redevient «le séjour des rois [256]», s'emplit d'hôtes princiers, de visiteurs illustres; la capitale et la cour reprennent un aspect de gaieté, d'animation et de splendeur, et c'est au bruit importun des fêtes que Napoléon doit engager les actions diverses qui le mèneront à ses fins, imposer la résignation à Joséphine, préparer la rupture du lien civil et religieux, aviser enfin et pressentir la Russie. Pour parler à l'Impératrice, il attend encore: le prince Eugène, mandé en hâte de sa vice-royauté d'Italie, s'achemine vers Paris, et sa présence paraît indispensable pour apaiser et consoler sa mère à l'heure des déchirements suprêmes. Mais déjà, le 22 novembre, l'Empereur faisait écrire à Caulaincourt par Champagny une lettre que le ministre devait minuter et chiffrer en entier de sa main, afin d'assurer l'inviolabilité du secret: elle était conçue en ces termes:

[Note 255: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 16 novembre 1809. Cf. le Moniteur du 14.

[Note 256: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 31 mars 1810.

«Monsieur l'ambassadeur, vous connaissez les instances faites depuis longtemps auprès de l'Empereur par les hommes les plus attachés à sa personne et aux grands intérêts de la dynastie. Ces démarches ont été longtemps infructueuses; cependant, tout me porte à penser qu'après avoir mûrement réfléchi sur la situation de la France et de sa famille, l'Empereur va enfin se décider à divorcer. Sa Majesté s'en est ouverte à moi seul, ce qu'elle a été obligée de faire pour m'ordonner de vous écrire la présente lettre que j'ai chiffrée moi-même.

«Des propos de divorce étaient revenus à Erfurt aux oreilles de l'empereur Alexandre, qui doit en avoir parlé à l'Empereur et lui avoir dit que la princesse Anne, sa sœur, était à sa disposition. L'Empereur veut que vous abordiez franchement et simplement la question avec l'empereur Alexandre, et que vous lui parliez en ces termes: «J'ai lieu de penser que l'Empereur, pressé par toute la France, se dispose au divorce. Puis-je mander que l'on peut compter sur votre sœur? Que Votre Majesté y pense deux jours et me donne franchement sa réponse, non comme à l'ambassadeur de France, mais comme à une personne passionnée pour les deux familles. Ce n'est pas une demande formelle que je fais, c'est un épanchement de vos intentions que je sollicite. Je hasarde cette démarche, parce que je suis trop accoutumé à dire à Votre Majesté ce que je pense pour craindre qu'elle me compromette jamais.»

«Vous n'en parlerez sous quelque prétexte que ce soit à M. de Romanzof, et lorsque vous aurez eu cette conversation et celle qui doit la suivre deux jours après, vous oublierez entièrement la communication que je vous fais.

«Il vous restera à nous faire connaître les qualités de la jeune princesse et surtout l'époque où elle peut être en état de devenir mère, car, dans les calculs actuels, six mois de différence sont un objet.

«Je n'ai pas besoin de recommander à Votre Excellence le plus inviolable secret: elle sent ce qu'elle doit à cet égard à Sa Majesté [257]

[Note 257: ][ (retour) ] Une partie de cette lettre et de la suivante a été publiée pour la première fois par Bignon, Histoire de France depuis le dix-huit brumaire, IX, 64-65. C'est par erreur que Thiers a écrit que presque toutes les lettres relatives au mariage avaient été détruites (XI, 358). Les pièces de la négociation avec la Russie, c'est-à-dire les lettres échangées très secrètement et directement entre le ministre et l'ambassadeur, sans l'intermédiaire des bureaux, sont conservées toutes aux archives des affaires étrangères, Russie, vol. de Supplément n° 17. Nous avons donné la primeur de ces pièces, dans leur texte intégral, au public des Matinées littéraires de Bruxelles (conférence du 1er mars 1890). Depuis, M. P. Bertrand les a publiées dans le Correspondant du 10 juin 1890. Bignon, Armand Lefèvre, MM. Imbert de Saint-Amand (Les beaux jours de Marie-Louise), Henri Welschinger (Le divorce de Napoléon) et Tatistcheff (Alexandre Ier et Napoléon) en ont cité quelques passages.

Ainsi, c'est une reconnaissance à fond que Caulaincourt devra pousser, avec entrain et vigueur, mais dans le plus grand mystère, en paraissant agir de sa propre initiative. Cette précaution, trop usitée en pareille matière pour tromper personne, avait pour but, si l'affaire n'aboutissait point, de sauvegarder la dignité des deux empereurs et les rapports futurs.