Le procédé employé offrait de plus l'avantage de ne point engager irrévocablement l'Empereur, et c'était chez lui un principe que de se livrer et de se lier le plus tard possible, tout en cherchant à s'assurer d'autrui. Dans la circonstance, cette tactique se justifiait par une raison particulière, par le léger doute qui subsistait sur le développement physique de la princesse. Quelque souhaitable qu'il fût de fortifier l'union avec la Russie en la doublant d'un lien plus étroit, cet intérêt devenait secondaire si on le comparait à l'objet essentiel du divorce et du second mariage, à la nécessité de donner le plus tôt possible un héritier à l'Empire. Sur le point délicat qui restait à éclaircir, les renseignements à prendre et à transmettre par Caulaincourt permettraient seuls à l'Empereur de compléter sa décision et, s'il y avait lieu, de prononcer une demande en règle. Ce qu'il veut obtenir pour l'instant et tout de suite, c'est la certitude que la Russie se tient à sa disposition et s'offre à ses désirs.

La lettre du 22 novembre était prête pour être expédiée, lorsque Napoléon fut informé que la Russie demandait des assurances écrites contre le rétablissement de la Pologne et que Caulaincourt n'avait osé les fournir. Dans la disposition où il se trouve, ce retard lui paraît fâcheux, et cette timidité l'irrite. Il voudrait que déjà la Russie fût rassurée, parfaitement heureuse, mise en humeur de ne rien nous refuser. Ce que l'ambassadeur n'a pas fait, qu'il y procède donc sur-le-champ, «d'une manière franche et ouverte qui éloigne tout soupçon et toute arrière-pensée, en prouvant que nous n'en avons aucune». Telles furent les propres expressions dont M. de Champagny eut à se servir, en se hâtant d'ajouter à la lettre intime et confidentielle qu'il avait rédigée pour M. de Caulaincourt, une dépêche toute politique: cette dernière servirait de passeport à la demande contenue dans la première et lui ménagerait bon accueil.

Le courrier de cabinet porteur de la double expédition allait quitter l'hôtel des relations extérieures, lorsqu'y entra M. de Rumigny, parent du duc de Vicence, accouru en toute hâte de Saint-Pétersbourg. Ce jeune homme apportait l'avis que le Tsar ne se satisferait pas à moins d'un traité. Il prit sur lui de retenir le courrier en partance, ce qui permit au ministre de demander le soir même les ordres de l'Empereur au sujet de la prétention nouvelle et de fournir réponse. Napoléon n'avait point prévu que les exigences de la Russie iraient aussi loin; par assurances écrites, il avait entendu une simple déclaration, en forme de note ou d'office. N'importe, conséquent avec lui-même, voulant une réponse favorable au sujet du mariage et la voulant immédiate, il n'épargne rien de ce qui peut la lui procurer; s'étant proposé un but, il y pousse droit, ferme, sans hésitation ni recul, et dans sa fougueuse impatience de l'atteindre passe sur les moyens à employer. La Russie aura son traité, puisqu'elle y attache tant de prix, et Champagny reçoit l'ordre d'ajouter, dans le paquet préparé pour l'ambassadeur, une troisième dépêche, sorte de post-scriptum à la seconde. On y trouve le pouvoir formellement donné à Caulaincourt de signer une convention. Comme le temps presse, le ministre n'entre dans aucun détail sur les stipulations à insérer dans cet acte et sur les expressions à employer. Pour que la dignité de l'Empereur soit de tout point sauvegardée, il s'en rapporte à Caulaincourt, auquel il laisse pleine latitude et donne blanc-seing. «En général, dit-il, vous ne vous refuserez à rien de ce qui aurait pour but d'éloigner toute idée du rétablissement de la Pologne, mais vous tâcherez d'éviter toute clause qui serait inutile ou étrangère à ce but. L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser l'empereur de Russie, surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité; on ne peut lui demander autre chose.»

Ainsi, de jour en jour, presque d'heure en heure, la condescendance de Napoléon s'accroît, à mesure que l'imminence du divorce l'incline davantage vers le mariage russe. Le rapprochement des dates, la simultanéité des envois dénotent une étroite corrélation entre ce qu'il prétend et ce qu'il accorde: la grande question qui domine de longue date les rapports des deux empires, il la lie à celle qu'il vient de soulever; il se montre disposé à régler la première à la parfaite satisfaction de la Russie, pour obtenir que la seconde le soit en conformité de ses vœux; s'il s'est donné d'abord pour tâche de tenir la balance égale entre Pétersbourg et Varsovie, il la laisse aujourd'hui pencher du côté russe, et cédant à la passion du moment, à l'emportement de ses désirs, il offre implicitement au Tsar de lui livrer la Pologne au prix d'une grande-duchesse. À vingt reprises, Alexandre a déclaré qu'après avoir obtenu la garantie tant souhaitée, il s'estimerait pleinement satisfait, qu'il abjurerait tout ressentiment et toute crainte, qu'il n'aurait plus rien à réclamer de la France, ni rien à lui refuser: il semble donc qu'un échange solennel de gages va effacer le passé, garantir l'avenir, reformer sur des bases plus solides l'entente conclue à Tilsit, célébrée à Erfurt, altérée par les événements de 1809. Depuis quelques semaines, grâce à des concessions réciproques, l'alliance a repris une marche ascendante: aujourd'hui, elle ne paraît plus rencontrer devant elle aucun obstacle qui puisse empêcher les deux empereurs, après avoir douté l'un de l'autre, de s'unir par un lien fraternel, d'atteindre et de se fixer à ce point culminant de l'absolue confiance.

II

Dans les jours qui suivirent l'envoi en Russie de la triple expédition, les événements se précipitèrent aux Tuileries, et la crise éclata d'elle-même, un peu plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé. Pendant le séjour de Fontainebleau, Joséphine avait pressenti son sort: depuis lors, sa vie n'était plus qu'angoisse et tourment. Elle craint de savoir et elle veut savoir; son agitation, ses pleurs, ses questions torturent l'Empereur, le décident à livrer le fatal secret et avancent le terme d'une situation intolérable. Le 30 novembre, à la suite d'un dîner silencieux où l'Empereur n'a élevé la voix qu'une seule fois, il se retire avec l'Impératrice, et aussitôt survient la scène célèbre qui met dans cette époque de fer un rappel de sentiments humains, l'écho déchirant d'une plainte de femme. Napoléon a parlé, et l'arrêt signifié à Joséphine a paru la frapper mortellement: elle est étendue à terre, en proie à de violentes convulsions. L'Empereur lui prodigue les soins, aide à la transporter dans ses appartements, la ramène à la vie, appelle Hortense auprès d'elle, s'associe à leur douleur; il sait cependant surmonter son émotion, demeure inexorable, et seuls ses yeux où brillent des larmes témoignent du combat qui s'est livré dans son âme. Le lendemain, Joséphine est plus calme; à l'explosion d'une douleur aiguë succède en elle ce brisement qui suit les profondes secousses: on sent que ses forces et sa résistance sont à bout, que sa volonté s'affaisse, qu'elle va se soumettre sans se résigner, se prêter avec une docilité passive au rôle prescrit par son mari. Lorsque Eugène arrivera, il la trouvera prête pour le sacrifice: il n'aura plus qu'à en ménager l'accomplissement, à convenir avec l'Empereur et l'Impératrice des dispositions à prendre, des formalités à remplir, et son intervention achèvera d'assurer à cette grande affaire une terminaison paisible et digne [258].

[Note 258: ][ (retour) ] Mémoires du baron de Bausset, I, 369-374.

Voyant que le dénouement se précipite, Napoléon sent davantage le besoin de hâter sa nouvelle union. Il prend alors et définitivement son parti; avant même d'avoir obtenu sur la princesse russe les renseignements requis, il décide qu'il l'épousera, si l'empereur Alexandre ne la lui fait pas attendre, si d'autre part M. de Caulaincourt, informations prises, ne conserve aucun doute sur l'aptitude de la jeune princesse à devenir mère et à l'être tout de suite, car la satisfaction de l'Empereur et de la France ne saurait être retardée d'un instant. Le divorce en décembre: avant la fin de janvier une autre impératrice, une souveraine qui nous apporte avec elle, s'il se peut, le renouvellement d'une grande alliance, un fils de France pour 1811; c'est ainsi que Napoléon, commandant aux événements, compose et décrète l'avenir. Dans son extrême impatience, il n'hésite plus à se déclarer tout à fait, à s'engager vis-à-vis de la Russie, à se fermer tout retour en arrière: il va permettre à Caulaincourt, sous les deux conditions indiquées, de formuler une demande en règle, d'insister au besoin, de pousser vivement et de terminer l'affaire; il donnera pouvoir à son ambassadeur, non seulement pour négocier, mais pour conclure.

Quelque urgente que lui paraisse cette démarche irrévocable, il entend la préparer avec une sollicitude prévoyante, comme il a préparé la première. À supposer qu'Alexandre n'ait pas accédé d'emblée au vœu exprimé par notre ambassadeur, il importe qu'une attaque plus prononcée le saisisse dans un moment de plein et radieux contentement. Avec une sorte de hâte, dans le peu de jours qui lui restent, Napoléon accumule les séductions à l'adresse de la Russie, prodigue les services, les surprises, et s'efforce de multiplier les ravissements. Toujours ingénieux, il ne néglige aucune occasion, descend aux plus petits moyens et s'élève à des inventions grandioses, procède par attentions délicates et par déclarations retentissantes, par raffinements de politesse et par coups de tonnerre. Kourakine est mieux traité que jamais, et les distinctions qu'il reçoit sont soigneusement notifiées en Russie: «Il a sa loge particulière au théâtre des Tuileries, écrit Champagny à Caulaincourt; il est de toutes les chasses, il fait la partie de l'Impératrice ou des reines de préférence à tout ce qui n'est pas roi ou grand dignitaire.» Puis, c'est une note au Moniteur annonçant l'emprunt russe, c'est-à-dire une garantie morale accordée par la France, une invite à souscrire. En même temps, pour proclamer l'amitié qu'il porte au Tsar et lui en faire sentir la valeur, Napoléon va choisir une circonstance frappante, mémorable, et élever solennellement la voix dans le seul jour de l'année «où il parle en public à la France [259]».

[Note 259: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 28 décembre 1809.