Sur l'alliance de famille avec Napoléon, quel pouvait être son avis? À cet égard, Caulaincourt manquait de toute donnée précise; il en était réduit à interroger d'anciens souvenirs et des bruits de salon. En 1807, lorsqu'il avait été question d'elle-même, lorsque la rumeur publique l'avait fiancée à Napoléon, Catherine avait paru accepter d'un cœur ferme cette lourde et incomparable fortune. Plus tard, après les événements de 1808, après l'Espagne, elle serait revenue à ses préjugés de race contre l'usurpateur des couronnes. Un mot d'elle avait couru, mot caractéristique et bien russe: «J'aimerais mieux, eût-elle dit, être la femme d'un pope que souveraine d'un pays sous l'influence de la France [318].» Néanmoins, Alexandre ne paraissait pas mettre en doute que la réponse de Tver ne fût bonne, que sa sœur ne s'unît à lui pour entraîner leur mère. Seulement, il fallait laisser au courrier dépêché le temps de remettre son message et de rapporter la réponse. Conclusion: demande d'un nouveau délai de dix jours, s'ajoutant au premier; on était loin des quarante-huit heures de réflexion accordées par l'Empereur.

[Note 318: ][ (retour) ] On dit et nouvelles de Pétersbourg, janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.

Mais le Tsar ne pourrait-il promettre au moins, si l'Impératrice n'arrivait pas à prendre un parti en vingt jours, de se décider pour elle, d'exiger ou de prononcer lui-même un consentement? Après s'être très naturellement attaché à ménager et à raisonner sa mère, n'en viendrait-il pas, s'il le fallait, à parler en maître? Sur ce point, recherché en cent façons par notre ambassadeur, il se récusait toujours. À l'entendre, le respect dû aux volontés de son père, à l'autorité de sa mère, l'empêchait d'user dans la circonstance des prérogatives de la souveraineté: sa toute-puissance expirait au seuil de Gatchina. Là, sa fonction se réduisait à négocier: il n'était «que l'ambassadeur de l'ambassadeur [319]». Encore devait-il, en ce rôle, agir avec d'infinies précautions et ne rien brusquer, dans l'intérêt même de Napoléon et afin de sauvegarder une dignité qui lui était chère. En ami fidèle, il se gardait de découvrir l'Empereur; il s'était tu sur les communications de Caulaincourt, se donnait les airs d'agir spontanément, parlait du mariage «comme d'un projet que les circonstances actuelles peuvent amener». À employer ce système, il allait moins vite, il ne pouvait presser autant que s'il eût argué d'une demande déjà produite et exigeant une réponse; mais il gagnait cet inestimable avantage que Napoléon ne paraissait en rien, que son nom auguste ne serait en aucun cas compromis. À supposer que les scrupules de l'Impératrice ne pussent être vaincus, cette princesse ignorerait toujours que Napoléon avait recherché la main de sa fille, et celui-ci n'aurait point à craindre de sa part de fâcheuses divulgations. Quant à Roumiantsof, c'était la discrétion même; ce qui lui avait été dit «mourrait avec lui». «Je ménage, continuait Alexandre, la délicatesse de l'empereur Napoléon comme je voudrais qu'on ménageât la mienne en pareil cas. Si la chose ne peut s'arranger, il est certain que personne n'en parlera jamais.» Était-ce donc qu'il prévoyait un refus, pour mettre tant de précautions à en atténuer les conséquences? À cette réticence de mauvais augure succédait de sa part une remarque non moins obligeante et aussi peu rassurante; la question se trouvant posée comme il l'avait fait, on demeurait de notre côté parfaitement libre de rétrograder, et Alexandre avait soin de laisser la porte ouverte à cette retraite: «L'empereur Napoléon n'est encore engagé à rien, disait-il, pas même avec moi.»

[Note 319: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 30 janvier 1810. Correspondance secrète.

Dernier symptôme défavorable: Alexandre et Roumiantsof essayaient de faire passer, par toute sorte d'égards et de cajoleries, le peu d'empressement qu'ils montraient à l'endroit du mariage. Caulaincourt ne s'était vu en aucun temps plus fêté, plus recherché. «Jamais, écrivait-il dans une lettre particulière, un ambassadeur n'a été traité comme je le suis... l'Empereur comme le chancelier me témoignent plus que de la confiance, même de l'amitié [320].» En politique, l'un et l'autre souhaitaient prompt et heureux succès à nos diverses entreprises, offraient d'y contribuer; ils se montraient disposés à tout accorder, sauf ce qui leur était demandé, et ne nous ménageaient guère les satisfactions à côté. Le chancelier, faisant allusion à un bruit d'après lequel Napoléon, conformant son titre à la réalité de son pouvoir, se déclarerait enfin empereur d'Occident, laissait entendre que cette innovation ne saurait à Pétersbourg surprendre ni déplaire [321]. À l'Empereur qui réclamait la main d'une grande-duchesse, la Russie offrait la couronne de Charlemagne, comme s'il ne l'eût pas trois fois conquise à la pointe de l'épée.

[Note 320: ][ (retour) ] Caulaincourt à Talleyrand, 6 février 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, 150.

[Note 321: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, janvier 1810, dans la correspondance ordinaire.

Malgré cette tactique qui donnait à penser, Caulaincourt conservait bon espoir, à la date où il avait expédié son envoi: il désirait si passionnément le succès qu'il s'efforçait d'y croire. Suivant lui, l'empereur Alexandre voulait le mariage; il le voulait pour complaire à Napoléon, pour resserrer l'alliance, et il agissait sincèrement en notre faveur. Cette bonne volonté souveraine nous étant acquise, il était à présumer que l'Impératrice, après avoir sauvé par une résistance assez longue son amour-propre et l'honneur de ses préjugés, finirait par se rendre. Dans ses deux lettres, il est vrai, l'ambassadeur s'était interdit d'émettre aucune prévision personnelle; par un scrupule d'exactitude, il s'était borné à laisser parler les personnages en scène, l'Empereur, l'Impératrice mère, le chancelier. Pourtant, avant de fermer ses dépêches, il plaça sous le même pli, avec le traité soumis à la ratification de l'empereur des Français et plusieurs rapports relatifs aux affaires courantes, un billet en clair: dans ces quelques lignes, faisant allusion en termes voilés à la négociation mystérieuse, il se portait jusqu'à un certain point caution d'Alexandre, se jugeait en mesure de garantir sa bonne foi et la véracité de ses dires. «J'ai lieu de croire, écrivait-il, que le retard de certaines affaires ne tient qu'aux causes que l'on indique [322]

[Note 322: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.