Cette profession intime en disait assez long sur l'arrière-pensée d'Alexandre. Néanmoins, comme il venait en même temps de s'exprimer sur le divorce dans les termes les plus sympathiques, s'applaudissant que Napoléon songeât enfin «à fonder pour l'avenir [316]», Caulaincourt ne balança pas à lui adresser la communication dont il était chargé: il le fit avec la netteté, mais aussi la mesure prescrite par la seule instruction qu'il eût encore reçue, celle du 22 novembre; il pria Sa Majesté de lui dire en toute confiance, après y avoir pensé deux jours, si elle serait en disposition d'accorder sa sœur, au cas où une demande viendrait des Tuileries.
La réponse fut plus gracieuse que satisfaisante. Alexandre affirma sa bonne volonté, mais se retrancha immédiatement derrière l'obstacle déjà mis en avant: «Pour moi, dit-il, cette idée me sourit; même, je vous le dis franchement, dans mon opinion, ma sœur ne peut mieux faire. Mais vous vous rappelez ce que je vous ai dit à Erfurt. Un ukase, ainsi que la dernière volonté de mon père, donne à ma mère la libre et entière disposition de l'établissement de ses filles. Ses idées ne sont pas toujours d'accord avec mes vœux ni avec la politique, pas même avec la raison. Si cela dépendait de moi, vous auriez ma parole avant de sortir de mon cabinet, car, je vous le dis, cette idée me sourit. J'y penserai et je vous donnerai, comme vous le désirez, une réponse, mais il faut me laisser dix jours au moins.»
Le surlendemain de cette entrevue, Caulaincourt eut occasion de voir le chancelier Roumiantsof et fut désagréablement impressionné en constatant que ce ministre, malgré le secret recommandé au Tsar, avait été mis dans la confidence et se montrait contraire à nos vœux. Roumiantsof développa sur les alliances de famille entre souverains une théorie originale: «Un mariage est pour moi, dit-il, une pierre dans le chemin: feuilletez l'histoire, vous verrez qu'ils ont toujours refroidi plus que resserré l'alliance. L'humeur contraire à la femme se témoigne à la famille.» D'après lui, c'était pour le plus grand bien de l'harmonie entre la France et la Russie qu'il fallait éviter de la consacrer par un lien nouveau. Puis, il voulait savoir si l'idée venait seulement des ministres français ou de l'Empereur lui-même. En ce cas, il faudrait faire en sorte de le contenter; dans la première hypothèse, mieux vaudrait ne pas même entamer l'affaire avec l'impératrice Marie, vu la situation délicate de son fils vis-à-vis d'elle, vu l'esprit de cette princesse, son indiscrétion, «ses confidences sans fin». Caulaincourt évita de répondre à la question posée; il se tint avec le chancelier sur une entière réserve, jugeant hors de propos de le laisser s'introduire dans un débat où Napoléon avait voulu que le Tsar fût seul et constamment en cause.
Notre ambassadeur revit Alexandre le 3 janvier. Bien que ce prince fût allé la veille à Gatchina, il n'avait osé parler encore à sa mère; il témoignait d'un extrême embarras, craignait de se lancer dans un dédale de complications et d'ennuis. La question religieuse, disait-il, serait une mine de difficultés. Caulaincourt ayant répliqué qu'elle n'en soulèverait aucune, que la princesse serait admise à conserver sa foi et à pratiquer son culte: «Mais, dit Alexandre, aura-t-elle son prêtre, sa chapelle, prendrez-vous à ce sujet un engagement écrit?--Oui», répondit l'ambassadeur. Battu sur ce terrain, Alexandre se replia sur un autre: «Pourquoi n'avoir pas demandé dans le temps la grande-duchesse Catherine? Son esprit, son caractère, son âge, tout était plus sortable pour vous.» Et il semblait qu'il voulût dégoûter l'Empereur de son projet, en insistant «sur les petites tracasseries de famille qui pourraient en résulter». Il allait jusqu'à menacer Napoléon d'une belle-mère acariâtre, despotique, qui pourrait prétendre à régenter son intérieur. L'Impératrice marquait si fortement ses filles à l'empreinte de ses idées, de ses préjugés, de ses passions, qu'elles en perdaient pour leur vie toute personnalité propre; son autorité sur elles se perpétuait, son action s'exerçait à distance: témoin les deux aînées, qui avaient continué après leur mariage à lui écrire tous les jours.
Ces considérations eurent d'autant moins de prise sur Caulaincourt qu'il venait de recevoir la seconde lettre de Champagny, celle de décembre, dictée tout entière par l'Empereur et l'incitant à conclure. Sous cet aiguillon, il ne craignit point de s'engager à fond; ce n'était plus une question qu'il formulait, c'était une demande qu'il produisait par ordre: «Je fus positif, écrivait-il, même pressant.» Serré de très près, Alexandre promit enfin de parler à sa mère; il ferait de son mieux, serait personnellement heureux de tenir à l'Empereur par un lien de plus; quant aux conséquences possibles, il s'en dégageait à l'avance et mettait sa responsabilité à couvert: «S'il en résulte quelques inconvénients, ce seront des embarras pour les diplomates; vous aurez fait la chose, vous ne pourrez donc vous en plaindre.»
Les premiers pourparlers entre le fils et la mère eurent lieu du 3 au 5 janvier. Alexandre transmit aussitôt leurs résultats à Caulaincourt, qui en fit l'objet de sa seconde dépêche. Marie Féodorovna n'avait pas mal accueilli la proposition. On aurait pu craindre de sa part une résistance de parti pris, inaccessible à tous les raisonnements; rien de semblable ne s'était produit. Elle discutait, ce qui était un grand point, mais demandait à réfléchir et à prendre conseil. Elle avait écrit à Tver pour connaître l'opinion de sa fille Catherine; c'était le seul de ses enfants qui, en lui tenant tête, eût conquis sur son esprit quelque influence et dont elle aimât dans les cas graves à interroger le jugement. L'Empereur s'était dérobé derrière sa mère: celle-ci s'abritait derrière sa fille.
À la vérité, l'avis de la grande-duchesse Catherine, à le supposer favorable, pouvait être d'un grand poids. Cette princesse faisait autorité dans sa famille, à la cour et dans la société: impérieuse et altière, elle n'exerçait pas seulement sur ses entours l'ascendant d'une volonté ferme et d'une intelligence d'élite; du fond de la province où elle vivait, son prestige rayonnait dans les deux capitales. À Tver, elle s'était fait sa part de royauté, gouvernait une réunion d'écrivains et de penseurs, et ce groupe était presque un parti; c'était celui des hommes qui opposaient à la politique novatrice de Spéranski le retour aux traditions moscovites dans toute leur pureté, et qui désiraient que la Russie, au lieu de s'assimiler à l'Europe, restât elle-même. «Plus Russe que sa famille [317]», la grande-duchesse approuvait et favorisait ce mouvement d'idées. On lui avait même prêté d'ambitieuses visées: aux heures de trouble où le mécontentement de la noblesse faisait craindre pour le règne d'Alexandre une issue funeste, bien des regards s'étaient tournés vers la princesse à l'esprit viril que son nom semblait prédestiner au trône.
[Note 317: ][ (retour) ] Feuille de nouvelles annexées aux dépêches de Caulaincourt du 17 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.