Le cabinet russe, estimant qu'en si importante matière aucune précaution n'était superflue, qu'il ne pouvait enlacer Napoléon de liens trop forts, trop serrés, avait donné à l'engagement accepté en principe une forme solennelle, rigoureuse et, il faut le dire, totalement inusitée dans les rapports entre souverains. Napoléon ne s'obligerait pas seulement à ne point rétablir la Pologne, à ne point favoriser cette restauration, à n'y contribuer en aucune manière, toutes choses qui dépendaient de sa volonté et qu'il pouvait légitimement promettre. Il décréterait souverainement, commandant aux circonstances comme à lui-même, s'attribuant tout pouvoir sur les événements, que la Pologne ne revivrait jamais. L'article 1er consistait en cette phrase, absolue et dogmatique: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» En dictant à Napoléon cet arrêt irrévocable, la Russie ne le contraignait pas seulement à se désintéresser de la Pologne, mais à prendre parti contre elle, à employer au besoin sa toute-puissance pour la retenir au tombeau. Non content de l'amener à reconnaître le fait accompli, elle voulait qu'il le consacrât, qu'il le mît sous sa garantie, qu'il s'engageât à le défendre envers et contre tous: c'était l'associer rétrospectivement au triple partage, exiger qu'il prît à son compte le crime politique auquel la France, pour son honneur, était demeurée étrangère. Les autres articles s'inspiraient tous du principe posé en premier lieu et en déduisaient diverses applications; ils décidaient «que les dénominations de Pologne et de Polonais disparaîtraient pour toujours de tout acte officiel ou public;--que les ordres de chevalerie de l'ancien royaume seraient à jamais abolis;--qu'aucun Polonais sujet de l'empereur de Russie ne pourrait être admis au service du roi de Saxe, et réciproquement;--que le duché de Varsovie n'obtiendrait à l'avenir aucune extension territoriale à prendre sur l'une des parties du ci-devant royaume;--qu'il ne serait plus reconnu de sujets mixtes entre la Russie et le duché». Enfin, l'empereur des Français obtiendrait l'accession du roi de Saxe aux articles convenus et en garantirait l'observation [310].
[Note 310: ][ (retour) ] Voy. le texte du traité dans la Correspondance de Napoléon, XX, p. 171 et 172 en note.
Le duc de Vicence, considérant que ses instructions ne posaient aucune limite à sa condescendance, passa outre à la formule extraordinaire qui donnait au traité toute sa couleur: il admit également les clauses accessoires. Le 4 janvier 1810, le traité fut signé par lui et Roumiantsof. Alexandre le ratifia aussitôt; pour que l'acte devînt définitif et parfait, il ne manquait plus que la ratification de notre Empereur, réservée suivant l'usage par le plénipotentiaire français. Alexandre exprima le désir que l'instrument signé fût expédié à Paris au plus vite, afin d'y recevoir cette suprême sanction; il affectait d'ailleurs de n'y voir qu'une formalité et n'élevait aucun doute sur son accomplissement; dès à présent, il faisait éclater sa reconnaissance et témoignait d'une satisfaction sans mélange. Il se montrait profondément touché des termes dans lesquels avaient été conçus le discours au Corps législatif et l'exposé du ministre de l'intérieur; il écrivit à l'Empereur pour le remercier, pour s'excuser de ses soupçons, de ses plaintes, pour rétracter sa dernière note: «Maintenant, disait-il à Caulaincourt, je ne chercherai plus que les occasions de prouver à l'Empereur combien je lui suis attaché [311].»
[Note 311: ][ (retour) ] Rapport n° 69 de Caulaincourt, 6 janvier 1810.
C'était à notre tour de le prendre au mot, et Caulaincourt s'était déjà mis en mesure d'expérimenter, à propos de l'autre affaire, cette amitié si solennellement affirmée. Durant l'absence du Tsar, l'ambassadeur s'était livré sur la grande duchesse Anne à une enquête délicate et minutieuse; les informations qu'il obtint, puisées, paraît-il, aux sources les plus intimes et les plus sûres, furent relativement satisfaisantes; elles lui permirent de tracer, dans sa première dépêche à Champagny, un portrait assez complet de la jeune princesse, au physique et au moral:
«Votre Excellence sait par l'almanach de la cour, disait-il, que mademoiselle la grande-duchesse Anne n'entre dans sa seizième année que demain 7 janvier: c'est exact. Elle est grande pour son âge et plus précoce qu'on ne l'est ordinairement ici; car, au dire des gens qui vont à la cour de sa mère, elle est formée depuis cinq mois. Sa taille, sa poitrine, tout l'annonce aussi. Elle est grande pour son âge, elle a de beaux yeux, une physionomie douce, un extérieur prévenant et agréable, et, sans être très belle, a un regard plein de bonté. Son caractère est calme, on la dit fort douce; on vante plus sa bonté que son esprit. Elle diffère entièrement sous ce rapport de sa sœur, qui passait pour impérieuse et décidée. Comme toutes les grandes-duchesses, elle est bien élevée, instruite. Elle a déjà le maintien et l'aplomb d'une princesse nécessaires pour tenir sa cour. Une réflexion générale, c'est que le sang qui coule dans les veines de la famille impériale est beaucoup plus précoce que celui des Russes. À en juger par la chronique de la cour, la nature s'y développe de bonne heure. Les fils tiennent en général de leur mère, et les filles de l'empereur Paul. Quant à la constitution, les princesses ont l'air et le tempérament secs. Mademoiselle la grande-duchesse Anne fait exception à cette règle; elle tient comme ses frères de sa mère; tout annonce qu'elle en aura le port et les formes. On sait que l'Impératrice est encore maintenant, malgré ses cinquante ans, un moule à enfants [312].»
[Note 312: ][ (retour) ] Toutes les citations qui suivent jusqu'à la fin du chapitre, sauf celles qui sont l'objet d'une référence spéciale, sont tirées des dépêches secrètes de Caulaincourt en date des 3 et 6 janvier 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.
Fort de ces renseignements et de ces antécédents, Caulaincourt s'était cru en droit de parler. L'occasion lui fut fournie très naturellement dans la soirée du 28 décembre. Il dînait au palais; au sortir de table, l'Empereur l'emmena dans son cabinet, et là l'entretien prit comme d'habitude un tour intime et confidentiel. Le Tsar parla beaucoup de son voyage, dont il paraissait enchanté; de Moscou, où l'accueil des habitants avait dépassé toutes ses espérances. Il s'était senti ému jusqu'aux larmes à l'aspect de ces populations qu'il avait vues s'agenouiller sur son passage, lui témoigner une filiale vénération, le recevoir moins en souverain qu'en père: «De tels moments, disait-il, étaient la récompense la plus douce, la plus flatteuse de ses travaux [313].» Dans la haute société, il avait été fort aise de trouver les esprits beaucoup moins aigris et prévenus qu'il ne s'y attendait contre le système actuel et la France. Le génie de Napoléon éblouissait, fascinait tous les regards, imposait silence aux dissidents. Certains personnages faisaient pourtant quelques objections, et il allait les confier franchement à Caulaincourt: ceci était pour l'ami, non pour l'ambassadeur. «On doute, dit-il alors, que l'empereur Napoléon tienne à cette alliance autant que moi.» Puis, l'excès même de la grandeur française fait craindre pour sa durée: est-il sage, se demande-t-on, est-il prudent de se lier irrévocablement à un empire gigantesque et factice, qui survivra difficilement à son créateur et qui entraînera dans son écroulement quiconque se sera témérairement associé à sa fortune? «S'il arrivait quelque chose à l'empereur Napoléon, que deviendrait la France elle-même? Ses alliés seraient la plupart ses ennemis. Les plus dangereux seraient peut-être dans son sein. La Russie, peut-être son seul allié fidèle, la Russie, qui n'a rien à lui envier, qui s'est attachée non seulement à son système, mais à sa dynastie, la Russie, qui a renoncé pour cela à toute autre alliance, qui même pour cela est mal avec ses autres voisins, quel orage fondra sur elle?... Vous pensez bien, ajoutait l'Empereur, que j'ai répondu à cela, et que ces raisonnements ne m'ébranlent pas [314].» Ces dernières paroles étaient-elles sincères? Même, par un de ces artifices de langage auxquels il excellait, Alexandre n'avait-il point placé l'expression de ses propres pensées dans la bouche des seigneurs moscovites? Au moins partageait-il quelques-unes de leurs appréhensions; il en fit presque l'aveu à Caulaincourt: «Ces gens-là, dit-il, ne sont pas si déraisonnables dans la manière dont ils jugent votre position intérieure et la mienne, s'il arrivait un malheur à l'Empereur [315].»
[Note 313: ][ (retour) ] Rapport n° 66 de Caulaincourt, 28 décembre 1807. Nouvelles et On dit de Pétersbourg, 5 janvier 1810: «L'Empereur, dit-on, est entré à Moscou avec le gouverneur et deux aides de camp seulement. On baisait ses pieds, ses genoux, même son cheval; l'affluence et la presse autour de lui étaient telles qu'il était obligé de s'arrêter à chaque pas. Le peuple se prosternait devant lui et ne voulait plus se relever: «Rangez-vous», disait-il.--«Montez sur nous avec votre cheval, répondait-on. Vous êtes un saint, vous ne pouvez nous blesser, nous vous porterons comme notre père.» On s'arrêtait, on s'embrassait dans les rues comme aux fêtes de Pâques, dit-on, quand on a su qu'il devait y venir.» Archives nationales, AF, IV, 1698.
[Note 314: ][ (retour) ] Rapport n° 66 de Caulaincourt.