À mesure que ces pensers ambitieux et grandioses commençaient d'assaillir son esprit, d'envahir son imagination, les inconvénients de l'autre parti, méconnus volontairement au début, se découvraient mieux à ses yeux. Plus l'Autriche lui témoignait d'empressement, plus l'âge de la princesse russe et aussi la différence de culte, à laquelle il n'avait pas cru devoir s'arrêter tout d'abord, lui semblaient prêter matière à de sérieuses objections. Faut-il supposer toutefois que, dès le milieu de janvier, un revirement total s'était produit au fond de lui? Regretta-t-il alors de s'être engagé précipitamment avec la Russie? En vint-il à désirer que cette dernière lui fournît un motif ou un prétexte pour se reprendre? Il est permis de le croire, sans qu'il soit possible de l'affirmer. Aussi bien, en admettant qu'il y ait eu alors interversion dans l'ordre des préférences intimes, elle ne changea rien aux résolutions prises. Durant toute cette période où Napoléon est sans nouvelles de la négociation entamée près du Tsar, où l'acceptation de ce prince peut arriver d'une heure à l'autre, il se considère comme lié par les pleins pouvoirs donnés à Caulaincourt et évite scrupuleusement toute avance compromettante à l'Autriche, tout recul vis-à-vis de la Russie.
Bien plus, à recueillir certaines paroles qui lui échappent, on est fondé à croire que le mariage russe lui apparaît, malgré tout, comme l'expectative, sinon la plus souhaitable, au moins la plus probable. C'est la grande-duchesse qu'il considère encore comme son épouse désignée, sur laquelle il voudrait des détails, des renseignements; c'est elle qu'il cherche à se figurer. Un soir, aux Tuileries, pendant une réception, il demande à Savary de faire appel à ses souvenirs de Pétersbourg et de lui montrer, parmi les dames présentes, celle qui ressemble le plus à Anne Pavlovna [305]. Ceci ne l'empêche point d'accueillir madame de Metternich, régulièrement invitée au château, avec beaucoup d'affabilité; il l'invite à sa table de jeu, la complimente sur sa toilette, lui accorde ces menues faveurs qui font sensation dans une cour, car il est utile de tenir l'Autriche en haleine et de prolonger son zèle [306]. Cependant, tout se borne en public à des politesses sans conséquence; en particulier, les insinuations continuent sans s'accentuer. Il semble même que les Beauharnais aient été mis en garde contre un excès de zèle et prévenus de ne point trop s'aventurer. La reine Hortense avait assigné à madame de Metternich un nouveau rendez-vous; au jour dit, la Reine se trouva indisposée et la visiteuse ne fut point reçue. De son côté, Schwartzenberg ne voit venir aucun encouragement officiel; malgré les fréquentes apparitions de Laborde, il persiste dans son incrédulité, considère toujours le mariage russe «comme plus que vraisemblable [307]». Satisfait de l'allure prise par la négociation avec l'Autriche, Napoléon ne la laisse pas franchir certaines limites; il la tient sur place et lui fait marquer le pas, pour ainsi dire, car un mot d'Alexandre peut, à tout moment, le mettre en devoir de la rompre.
[Note 305: ][ (retour) ] Mémoires du duc de Rovigo, IV, 269.
[Note 306: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 315-316.
[Note 307: ][ (retour) ] Helfert, 86.
En somme, la Russie tenait toujours son sort entre ses mains, et si, dans le délai imparti par l'Empereur, on eût appris qu'au retour de Moscou l'accord s'était formé entre le Tsar et notre ambassadeur, qu'il y avait eu échange d'engagements, rien n'autorise à penser que Napoléon eût retiré la parole donnée en son nom. Les jours cependant, les semaines s'écoulaient sans qu'aucun courrier fût signalé de Russie, et ce silence faisait avec la bonne grâce de l'Autriche un contraste déplaisant. Le terme fatal, la fin de janvier, approchait rapidement, et la réponse attendue ne s'annonçait pas encore, retardant sur des prévisions établies avec un soin méthodique [308]. Enfin, le 26 janvier au soir, cette réponse arrive, sous forme de deux longues dépêches adressées au ministre par l'ambassadeur, chiffrées de sa main et recommandées par mention spéciale comme «n'étant point dans le cas d'être confiées aux bureaux». Devant ce texte énigmatique, M. de Champagny dut éprouver une vive et anxieuse émotion: sous ces lignes de chiffres qu'il passerait la nuit à interroger, «tant que ses yeux ne lui refuseraient pas leur service [309]», allait-il découvrir la réponse par oui ou par non qu'il fallait à l'Empereur, le mot décisif d'où sortirait le dénouement de la crise?
[Note 308: ][ (retour) ] L'Empereur avait «ses almanachs», où il inscrivait, d'après le jour des envois en Russie et le calcul des distances, la date probable des retours. Archives nationales, AF, IV, 1698.
[Note 309: ][ (retour) ] Billet de Champagny à l'Empereur. Archives nationales, AF, IV, 1699.
III
Alexandre Ier était rentré dans sa capitale le 26 décembre; Caulaincourt pouvait entamer enfin les deux négociations dont il était chargé, celle qui concernait la sentence à formuler contre la Pologne et celle qui devait assurer pour femme à Napoléon une fille de tsar. La première aboutit en peu de jours et fut menée presque exclusivement avec Roumiantsof, Alexandre se bornant de temps à autre à appuyer par un mot pressant, par une phrase à effet, les exigences de son chancelier. L'un et l'autre apprirent avec joie que Napoléon consentait à un traité et l'admettait aussi large, aussi compréhensif que possible. Ils ne perdirent pas un moment pour mettre à profit cette bonne volonté, et, puisque l'Empereur se déclarait prêt pour une fois à toutes les concessions, ils se hâtèrent de le prendre au mot. Un traité en huit articles fut présenté au duc de Vicence.