[Note 324: ][ (retour) ] Ernouf, 271.
Si la Russie se dérobait définitivement, elle le mettrait dans la nécessité de recourir au parti vers lequel un revirement spontané l'attirait déjà, d'aller à cette Autriche qui venait d'elle-même à la rencontre de ses vœux. Mais attendra-t-il, pour exécuter ce changement de front, que les circonstances lui en aient fait un absolu besoin, que son échec à Pétersbourg soit certain et consommé? Au contraire, va-t-il prendre les devants, ôter à la Russie la faculté de l'éconduire en se retirant le premier? C'eût été mal le connaître que de le supposer capable d'une marche moins altière. «Trop fier et trop fin, nous dit Maret, pour laisser aller la scène jusqu'au bout [325]», il compte bien, par une brusque conversion, échapper au coup désagréable dont il se sent menacé et le laisser porter dans le vide.
L'instant n'est pas venu, il est vrai, d'effectuer ce mouvement, et la prudence commande de ne rien précipiter. De simples indices, si significatifs qu'ils soient, ne suffisent pas à autoriser un jugement ferme sur l'avenir de la négociation en Russie. Il n'est pas impossible, après tout, que Caulaincourt ait vu juste, que le Tsar travaille sincèrement et réussisse à triompher de sa mère. Se jeter ailleurs quand Alexandre promet une réponse dans un délai fixé, quand le consentement de la Russie peut arriver à toute heure, ce serait s'exposer à une indignation justifiée, provoquer une scission violente dont Napoléon ne veut à aucun prix, alors que l'Espagne reste en feu et que la France se montre affamée de repos. Si le fait seul que la Russie le tient en suspens et discute ses demandes ne laisse rien subsister en lui de ses préférences primitives, il sent qu'il s'est trop avancé pour se retirer à la légère. Il patientera donc encore quelques jours, espérant être promptement tiré de doute. Le duc de Vicence, avec le zèle qu'on lui connaît, ne peut manquer d'instruire sa cour de toutes les péripéties du débat; suivant toute vraisemblance, il fournira à bref délai de nouvelles indications, et l'envie de les posséder se trahit par la manière dont l'Empereur lui fait accuser réception de son envoi: «On désirerait, lui écrit Champagny le 31 janvier, des renseignements plus étendus; on espère les recevoir par votre premier courrier; ils sont nécessaires pour prendre un parti avec connaissance de cause.»
C'est par ces seules paroles, si différentes de celles transmises six semaines auparavant, que Napoléon répond aux pièces de tout ordre expédiées par l'ambassadeur. Il se garde bien d'envoyer, par retour du courrier, la ratification du traité antipolonais, réserve sa signature, et ne livrera qu'à bon escient cette suprême concession. Vis-à-vis de la Russie, il s'en tient pour le moment à une observation méfiante et arrête tout, sans s'engager encore avec l'Autriche. Seulement, il prend dès à présent ses mesures pour que l'évolution vers cette puissance, si elle doit s'accomplir, paraisse s'opérer d'un mouvement naturel et aisé, sans heurter ni déconcerter l'opinion. Il veut pressentir, préparer les esprits, et, pour commencer, remet publiquement en discussion ce qu'il avait tranché naguère de sa volonté souveraine.
Il avait pris connaissance des dépêches le 27 janvier. Le 29, qui était un dimanche, le bruit se répandit aux Tuileries, au sortir de la messe, que l'Empereur tiendrait dans la journée un grand conseil privé, un conseil de famille et de gouvernement, dont l'objet serait de délibérer sur le choix de la future impératrice. Effectivement, on vit arriver au château les rois et princes des deux familles, les grands officiers de l'Empire, le cardinal Fesch, les ministres, les présidents du Sénat et du Corps législatif. Tous ces personnages, au nombre de vingt-cinq à trente, furent introduits dans la salle où l'acte de divorce avait été rédigé quarante-trois jours auparavant.
Quand l'Empereur fit son entrée, annoncé par les huissiers et précédé de ses chambellans, quand il prit place au fauteuil et que les dignitaires convoqués s'assemblèrent autour de la table du conseil, dans un religieux silence, il faut croire que rarement, à travers les vicissitudes extraordinaires de notre histoire, moment apparut plus solennel. Songez qu'un homme s'est élevé plus puissant que ne le furent César et Charlemagne, que cet homme est là, qu'il prépare une détermination par laquelle il compte maîtriser l'avenir comme il a dominé le présent, qu'en cet instant il rend la parole à la France, pour ainsi dire, et l'appelle à le conseiller par la voix de ses plus illustres représentants. Autour de lui, groupez ces personnages célèbres à des titres divers, dont les uns personnifient l'héroïsme guerrier et d'autres le génie des affaires, les rois par l'épée, les hommes d'État possesseurs de la tradition, Murat et Eugène, Talleyrand et Fouché, Berthier, Cambacérès, Maret, Champagny, Fontanes, tous dissemblables par l'origine, l'esprit, les passions, mais réunis par le maître commun qui forme leur lien et associe leurs destinées. Évoquez-les tous avec leur physionomie connue, avec leurs attitudes caractéristiques, avec ces traits d'âme et de visage par lesquels ils sont entrés dans l'imagination de la postérité; rehaussez cette scène par le ton de gravité et de grandeur qui régnait alors dans toutes les opérations d'État; encadrez-la dans la majesté des hauts appartements dorés, et vous concevrez qu'aucun des assistants n'ait échappé à une impression inoubliable et profonde.
Cependant, sous ces apparences imposantes, cherchons le fond même des choses, demandons-nous à quel résultat pratique pouvait aboutir cette délibération sans précédent. Son but annoncé était d'éclairer le choix de l'Empereur, de contribuer à le former. Or, ce choix dépendait en grande partie d'événements que Napoléon avait placés lui-même en dehors de sa volonté. Par la manière dont la négociation avait été entamée à Pétersbourg, si le prochain courrier de Russie, ce courrier qui à l'heure présente traversait vraisemblablement l'Allemagne, apportait un accord tout conclu entre le Tsar et notre ambassadeur, il serait bien difficile à l'Empereur de reprendre une liberté dont il s'était lui-même dessaisi; le mariage russe deviendrait nécessaire par cela seul qu'il s'affirmerait possible. Au contraire, le mariage autrichien s'imposerait, si la Russie donnait des signes plus sensibles de mauvais vouloir.
Qu'a donc voulu l'Empereur, en demandant conseil sur une question qu'il ne lui appartient plus de trancher souverainement? S'il saisit l'opinion, c'est d'abord pour donner un premier aliment à l'impatience publique. Il sait que l'attente du grand événement tient tous les esprits dans la fièvre; Paris est ému, nerveux, il compte les jours, trouve le temps long, et s'étonne de n'être point fixé. Pour expliquer ces retards, Napoléon feint d'éprouver quelque embarras, fondé sur le nombre et la grandeur même des partis qui s'offrent de toutes parts. Ne pouvant encore présenter un dénouement, il se montre occupé à le préparer, en s'entourant des avis les plus éclairés et les plus sûrs; aussi habile à frapper les peuples par de pompeux simulacres que par de magiques réalités, il veut distraire, occuper l'attention des Français, en leur donnant la représentation d'un grand débat.
Puis, il n'ignore pas que le nom de l'Autriche suscite, chez toute une partie de l'opinion, de vives appréhensions: l'Autriche est essentiellement une puissance d'ancien régime; les Français craignent que d'aller à elle, ce ne soit faire un pas en arrière, et toute apparence de mouvement rétrograde alarme la nation, qui s'est attachée à l'Empire surtout parce qu'elle y a vu le régime nouveau solidifié, glorifié, mis à l'abri de toute atteinte. Au contraire, Napoléon sait que, parmi ses ministres et grands officiers, beaucoup désirent le choix de l'archiduchesse: il juge bon que leurs voix s'élèvent avec autorité pour répondre aux craintes et aux doutes de l'opinion, pour faire valoir les avantages du mariage autrichien et signaler les inconvénients du parti primitivement annoncé. Le conseil se tiendra sans mystère, portes ouvertes, et certaines des paroles prononcées, retentissant au dehors, pourront donner aux esprits l'inclination et la direction convenables. Dans tous les cas, si l'Autriche doit prendre la place réservée tout d'abord à la Russie, il ne plaît point à Napoléon que cette substitution soit attribuée aux difficultés rencontrées à Pétersbourg: le public doit l'attribuer à des raisons plus hautes, y voir un choix librement et mûrement concerté, y participer dans une certaine mesure en le ratifiant par avance.