L'Empereur ouvrit la séance par quelques paroles pleines de superbe et d'habileté. «Je puis épouser, dit-il en substance, une princesse de Russie, d'Autriche, de Saxe, de l'une des maisons souveraines d'Allemagne, ou bien une Française; il ne tient qu'à moi de désigner celle qui passera la première sous l'Arc de triomphe pour entrer dans Paris [326].» Il proclamait d'autant plus la liberté de son choix qu'il la sentait en fait lui échapper. Il ajouta, en termes propres à flatter l'amour-propre national, qu'un mariage avec une Française serait l'union selon son cœur, mais que de puissants intérêts pouvaient commander un parti différent. Ensuite, le duc de Cadore reçut la parole pour faire fonction de rapporteur; il fournit quelques indications sur les diverses princesses que leur âge et leur rang mettaient en état d'être choisies, cita la grande-duchesse, l'archiduchesse, la princesse de Saxe. Après quoi, la discussion fut ouverte, et l'Empereur invita les membres du conseil à exprimer leur avis.
[Note 326: ][ (retour) ] Helfert, 87, d'après le rapport adressé par Schwartzenberg à sa cour.
Un récit magistral, plein d'art et de vie, a voulu nous initier à tous les détails de cette consultation; il fait l'appel des noms et recompose minutieusement les discours [327]. Cependant, ce compte rendu ne s'est appuyé que sur un seul témoignage, celui de Cambacérès; d'autres ont été produits depuis, assez différents, et ici s'accusent les difficultés parfois insolubles de la tâche dévolue à l'historien. Voilà un fait qui a frappé fortement les contemporains; parmi les assistants, plusieurs ont laissé des Mémoires et y ont retracé le tableau ou l'esquisse de la scène [328]; pourtant, il n'est pas deux de ces récits faits après coup qui s'accordent pleinement sur la date, la composition du conseil, spécialement sur les avis exprimés. Si la date peut être fixée avec certitude, d'après des indications purement documentaires [329], il n'en est point de même de certains des suffrages recueillis: sur ce point, les divergences sont plus aisées à expliquer qu'à concilier. Chez plus d'un narrateur, le désir de grandir son rôle, de diminuer ou d'altérer celui d'autrui, a pu contribuer à certaines défaillances de mémoire qu'a facilitées d'ailleurs une circonstance particulière. Un second conseil ayant été tenu sur le même objet peu de jours après, mais alors que la situation se présentait différemment et que les opinions devaient s'en ressentir, les auteurs de Mémoires ont tous, sans exception, confondu leurs souvenirs et mêlé dans leur récit les deux réunions en une seule, ne laissant aucun moyen de restituer à la première ce qui lui revient en propre. Dans ces conditions, reconnaissons franchement l'impossibilité de replacer dans la bouche de chacun des membres le langage qui fut exactement le sien, de rendre la teneur littérale et même le sens de tous les discours, en un mot de dresser le procès-verbal de la séance.
[Note 327: ][ (retour) ] Thiers, XI, 368 à 373, d'après les Mémoires inédits de l'archichancelier.
[Note 328: ][ (retour) ] Mémoires de Talleyrand, II, 7 à 10. Id. du comte Mollien, III, p. 117 et suivantes. Notes du duc de Bassano, dans l'ouvrage du baron Ernouf, p. 275 à 277. Cf. dans Helfert le rapport précédemment cité de Schwartzenberg à sa cour, écrit d'après les renseignements qui furent fournis à l'ambassadeur par le duc de Bassano après la séance. Voy. aussi, aux Archives nationales, AF, IV, 1675, le Mémoire de Pellenc cité plus loin.
[Note 329: ][ (retour) ] Voy. sur ce point la note placée à l'Appendice, I, lettre C.
Au moins est-il permis, d'après certains traits qui se dégagent avec certitude, de retracer la physionomie générale du débat, d'indiquer les opinions émises, à défaut de tous ceux qui s'en firent l'organe, de montrer comment le conflit s'entama et s'établit entre elles. L'idée d'épouser une Française ne fut relevée par personne. Le parti saxon rencontra quelques adhérents: s'il présentait vis-à-vis de la Russie tous les inconvénients du mariage autrichien sans aucun de ses avantages, il avait une apparence de bon sens modeste qui pouvait séduire certains esprits moyens et timorés: il eût compromis l'Empereur, il ne les compromettait point. Soutenu par l'architrésorier Lebrun, il rallia deux ou trois suffrages, mais la bataille ne s'engagea vraiment que sur le nom des deux empires, Russie et Autriche, et ce fut moins une discussion approfondie entre deux grands systèmes d'alliance qu'un débat d'ordre intérieur, une reprise de l'éternelle lutte entre les passions qui, depuis un siècle, ont troublé périodiquement et déchiré notre pays. À l'occasion du mariage, on vit se former dans le conseil une droite et une gauche, si je puis dire, et presque se recomposer les deux France qu'une inspiration de génie et une main de fer avaient violemment rapprochées.
Par une rencontre singulière, l'autocratique Russie eut pour elle la partie la plus avancée du conseil; sur son nom se rallièrent, en haine de sa rivale, les hommes imbus de l'esprit, des préjugés, des traditions révolutionnaires. Le roi Murat se fit le porte-parole de cette opinion. Avec sa fougue ordinaire, avec une éloquence éperonnée, il exécuta une charge à fond de train contre l'Autriche, s'emparant pour la combattre de tous les lieux communs dont l'ignorance révolutionnaire a trop de fois fait son domaine. Tout commandait d'ailleurs au roi de Naples de prêter main-forte à l'autre puissance. Les Beauharnais tenant pour l'Autriche, il se jetait dans le camp opposé au nom des Bonapartes. Puis, dans son rôle d'avant-garde, le merveilleux soldat avait mieux que personne éprouvé en 1807 la valeur des Russes; il pouvait montrer en eux les plus fermes adversaires que les Français eussent rencontrés, ceux dont il était le plus utile de conjurer l'hostilité et de se ménager l'appui. Ces raisons, il est vrai, avaient depuis 1809 perdu de leur poids auprès de l'Empereur; Murat, qui n'avait pas fait la campagne du Danube, en était resté au souvenir d'Eylau: Napoléon se rappelait Essling. Ce qui créait la force de Murat et l'autorité de ses paroles, c'était que derrière lui apparaissait un grand parti dans la nation, tous ceux qui craignaient un retour aux principes, aux abus, aux privilèges d'autrefois, et qui verraient dans le mariage autrichien un Concordat avec l'ancien régime.
L'opinion de Murat, qui trouva de chauds partisans, rencontra de plus nombreux contradicteurs. L'Autriche avait pour elle quiconque désirait, par principe ou d'instinct, que l'Empereur répudiât autant que possible l'héritage révolutionnaire pour prendre la succession de la monarchie légitime. Cette tendance ne se manifesta pas ouvertement dans le conseil, mais elle s'y colora et s'y appuya de motifs d'ordre extérieur, habilement présentés et, il faut le dire, très spécieux.
Le maintien de la paix continentale, la conquête de la paix maritime, voilà quel était toujours le premier besoin et le désir de tous. Or, les guerres déchaînées par la Révolution avaient eu pour trait distinctif, sur le continent, un duel constamment repris entre la France et l'Autriche: la réconciliation de ces deux adversaires semblait devoir tarir la source d'où avait coulé tant de sang, supprimer la cause principale des conflits, assurer la sécurité de nos frontières, fixer définitivement le sort de l'Allemagne et de l'Italie, enjeu et théâtre éternels du combat; fermer les deux grands champs de bataille de l'Europe, n'était-ce point pourvoir au repos du monde?